
Avec l'aide de la communauté Wikimédia

Quatrième de couverture
Le mouvement Wikimédia, une improbable aventure altruiste et mondiale, au service d'un savoir libre et fiable
Quel est ce seul acteur à but non lucratif présent dans le top 100 des sites les plus visités sur le Web ?
Comment incarne-t-il l’expression la plus visible des valeurs de liberté, d’égalité et de partage, héritées de la révolution numérique et des mouvements sociaux des années 1960 ?
Comment, à partir de Wikipédia et suite à la création d’une quinzaine de projets frères distribués en centaines de versions linguistiques, le mouvement social Wikimédia a imaginé un monde dans lequel le savoir se produit et se partage librement ?
Et comment, en toute autonomie, des dizaines de projets pédagogiques, édités par des millions de bénévoles, soutenus par une fondation et près de 200 associations et groupes locaux, produisent-ils la plus grande intelligence collective au monde ?
Avec de nombreux codes QR, cet ouvrage répond à ces questions, tout en permettant de mieux comprendre le monde global et numérique qui nous entoure.
Lionel Scheepmans est docteur en sciences politiques et sociales, militant de la culture libre et professeur d’anthropologie numérique. Il occupe plusieurs postes d’administrateur au sein du mouvement Wikimédia qu’il observe de manière participative depuis 2011. Ses travaux universitaires, du master à la thèse de doctorat, furent consacrés à l’organisation et aux enjeux de Wikipédia et du mouvement Wikimédia.
| Page web | Livre audio |
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Sommaire
- Avant-propos
- Introduction : Wikimédia n’est pas Wikipédia
- Première partie : La naissance du mouvement Wikimédia
- L'utopie Wikimédia
- Le mouvement du logiciel libre
- Les licences et la culture libres
- Le réseau Internet
- Le World Wide Web
- Les platesformes Wiki
- L’encyclopédie libre et universelle
- L'arrivée des projets frères
- La conscientisation du mouvement
- La création des organismes affiliés
- L'héritage d'une contre-culture
- Deuxième partie : Cosmographie du mouvement Wikimédia
- La constellation des projets en ligne
- Les projets de partage de la connaissance
- Les projets de gouvernance, de gestion et de sensibilisation
- Les projets de gestion technique
- Les espaces de communication et d’information
- La constellation de la Fondation et de ses affiliés
- La Fondation Wikimédia
- Le conseil d’administration de la Fondation
- Les comités, groupes de travail et conseils
- Les associations locales
- Les organisations thématiques et centrales régionales ou linguistiques
- Les groupes d’usagers
- Les projets d’assistances
- Les cycles de conférences et espaces de rencontres
- Les partenariats avec des entités externes au mouvement
- Conclusion : Un mouvement contre-culturel inspirant
- Remerciements
- Notes et références
- Bibliographie
Avant-propos
Pour offrir un confort de lecture sur papier sans perdre la puissance du numérique, des codes QR sont affichés tout au long de cet ouvrage. À l’aide d’une tablette ou d’un smartphone, ils offrent un accès direct à ce qui serait coûteux ou impossible à imprimer.
Par exemple, le code QR 1, affiché en fin de page, donne accès directement à la page web qui reprend l’intégralité de l’ouvrage. Une fois sur celle-ci, on peut alors visionner les illustrations en couleur ou les enregistrements qui s’y trouvent et consulter ensuite leurs pages de descriptions en cas de besoin. Cette version numérique comprend aussi de nombreux hyperliens pointant vers Wikipédia et d’autres sites du mouvement Wikimédia, où se trouvent des compléments d’informations et leurs mises à jour.
Pour économiser du papier lors de l’impression, la section regroupant les notes et les références de l’ouvrage n’est disponible qu’au format numérique, mais est directement accessible via le code QR 2 repris ci-dessous. Grâce aux indices de renvoi chiffrés et placés en exposant dans le texte imprimé, il est alors possible, au départ d'un smartphone ou d'une tablette, de retrouver les notes et les références en fonction de leur numérotation. Lorsque la référence correspond à une page web, un lien pointant vers le projet Internet Archive s’y trouve repris, pour garantir un accès aux archives des pages citées dans l’ouvrage, si jamais elles avaient disparu du web. Quant aux pages toujours existantes, elles restent accessibles via leurs hyperliens originels, pour consulter leurs éventuelles évolutions.
Étant donné que ce livre est produit sur une plateforme collaborative, tout le monde est invité à améliorer les prochaines versions. On peut le faire en corrigeant des fautes d’orthographe ou de syntaxe sur les pages web qui constituent les différents chapitres de l’ouvrage, ou encore en apportant des commentaires sur les pages de discussion qui leur sont associées. Cela peut se faire très simplement en cliquant sur « Modifier » , quand on est sur une des pages de chapitre et sur « Ajouter un sujet » , après avoir cliqué sur « Discussion » .
Une page de discussion générale est aussi accessible grâce au code QR 3. Elle permet de commenter le livre dans son ensemble, ou de poser une question à son sujet. Il suffit pour cela d’indiquer un titre dans le champ « Démarrer un nouveau sujet », d’écrire le contenu du message dans l’encadré situé juste en dessous, puis de cliquer sur le bouton « Ajouter un sujet de manière anonyme » pour publier son message.
Enfin, pour ceux qui voudraient agrémenter leur lecture d’un fond sonore relaxant et original, le code QR 4 donne accès à une page web qui diffuse une musique mélodieuse. Celle-ci est composée de sons spécifiquement produits chaque fois qu’une modification est apportée sur un projet Wikimédia, ou qu’un nouveau compte y est créé. Ce dispositif ingénieux offre ainsi aux lecteurs qui le souhaitent une ambiance sonore particulièrement confortable, ainsi qu’une nouvelle expérience immersive au sein du mouvement Wikimédia.
| QR 1 : Livre complet | QR 2 : Notes et références | QR 3 : Page de discussion générale | QR 4 : Ambiance sonore |
Introduction : Wikimédia n’est pas Wikipédia
Depuis le succès initial de Wikipédia, une myriade de projets de partage des connaissances, d’organisations et de groupes de soutien ont émergé pour former ce qu’on appelle aujourd’hui le mouvement Wikimédia. Même si, à ce jour, l’encyclopédie libre reste l'activité phare du mouvement, il serait regrettable de réduire l’ensemble du mouvement à cet unique projet pédagogique. Malheureusement, il arrive bien trop souvent qu'une seule version linguistique de Wikipédia suffise pour cacher l’étendue de la forêt Wikimédia.
En réalité, Wikimédia représente un mouvement social, international et interculturel complexe, au sein duquel Wikipédia n’est qu’une composante parmi d’autres. Dans le cadre d'un mémoire de master, on peut ainsi fournir en quelques mois une ethnographie du projet Wikipédia en français[1]. Alors que pour synthétiser les origines, l’organisation et les dynamiques globales du mouvement Wikimédia, une thèse de doctorat[2] et cinq années de recul supplémentaires furent nécessaires.

À la fin de l'année 2025, l’ampleur numérique du mouvement est effectivement impressionnante. Chaque mois, des millions de modifications bénévoles sont effectuées sur plus de 500 millions de pages[3], réparties sur plus d’un millier de sites web[4], dont 358 seulement, correspondent aux versions linguistiques de Wikipédia[5]. Ce qui prouve donc clairement que les activités en ligne portées par l'ensemble du mouvement Wikimédia dépassent largement ce qui se passe au sein de l’encyclopédie.
Il existe ainsi huit autres projets pédagogiques susceptibles d'atteindre un jour l'envergure et la notoriété de Wikipédia, avec un objectif et un fonctionnement spécifiques à chacun. De manière détaillée, Wikilivres crée des livres pédagogiques, Wikiversité rassemble des supports d'enseignement et des travaux de recherche, Wikinews fait du journalisme collaboratif, Wikivoyage développe un guide touristique, pendant que Wiktionnaire apporte des définitions des mots de toutes les langues et dans toutes les langues.
Contrairement à Wikipédia, tous ces projets ne sont pas soumis à une neutralité de point de vue, ni limités à l'usage de sources secondaires reconnues, au niveau de la rédaction des articles. La plupart d'entre eux acceptent aussi la publication de travaux de recherche ou de productions personnelles, alors que cela est tout à fait interdit dans Wikipédia.
Selon l'étymologie du mot encyclopédie, le but de Wikipédia est en effet de synthétiser ou, plus précisément, d'encercler le savoir humain déjà préexistant. Cette contrainte éditoriale limite donc les contributeurs et contributrices à l'usage de sources secondaires et tertiaires présentes dans des publications externes au projet. De ce fait, Wikipédia reproduit fatalement les biais systémiques, tels que les déséquilibres et les surreprésentations de genre et de culture, présents dans un monde de l'édition majoritairement occidental. Or, cette impasse éditoriale propre à Wikipédia n'existe pas dans les autres projets pédagogiques.
Comme ces projets frères, Wikipédia n'est pas non plus un projet complètement autonome des autres projets Wikimédia. L'encyclopédie compte en effet sur le projet Wikimedia Commons pour héberger l'ensemble de sa médiathèque. Elle utilise ensuite le contenu du projet Wikidata comme base de données structurée. Quant aux personnes qui produisent l'encyclopédie, elles peuvent aussi puiser leurs sources dans la bibliothèque Wikisource, ou se référer à des citations d'auteurs collectées dans le projet Wikiquote. Tout cela sans oublier que des dizaines de sites web traitent l'archivage permanent de Wikipédia et des autres projets Wikimédia, dans le but de fournir des analyses précieuses et totalement libres d’accès.
Enfin, il faut aussi garder à l'esprit qu'au-delà de tous ces sites web, le mouvement Wikimédia, c'est aussi de nombreuses institutions et organisations affiliées dispersées dans le monde. Autour de la Fondation Wikimédia chargée de la gestion et de l’organisation internationales, avec près de 650 salariés de nationalités diverses[6], se regroupent des centaines d'organisations satellites. Parmi celles-ci, on retrouve 2 associations thématiques[7], 40 associations locales[8], dont Wikimedia Deutschland qui regroupe plus de 170 emplyés[9], et finalement 141 groupes d’utilisateurs et utilisatrices[10].
Tout ce qui vient d'être exposé dans cette introduction justifie donc la nécessité de distinguer le mouvement Wikimédia du projet Wikipédia. Imaginons seulement que l’on se limite à citer Paris pour décrire et comprendre un pays aussi vaste que la France. Certes, Paris est une ville mondialement connue et qui compte plus de deux millions d’habitants et un patrimoine culturel impressionnant. Mais est-ce pour autant qu'il faudrait oublier les autres villes, villages et métropoles françaises ? Sans compter que la France regroupe aussi des départements et des territoires d’outre-mer et qu'elle entretient des relations et des partenariats internationaux qui dépassent de loin ce qui se passe entre Paris et le reste du monde. Ne pas confondre le mouvement Wikimédia avec le projet Wikipédia relève donc du bon sens.
En 2019 cependant, la Fondation Wikimédia a envisagé de se renommer en Fondation Wikipédia et de remplacer le terme « Wikimédia » par celui de « Wikipédia », partout où ce terme est utilisé dans la sphère hors ligne du mouvement. Le but était d’acquérir une plus grande visibilité et d’attirer des milliards de personnes, grâce au nom de marque Wikipédia, considéré comme l’un des plus connus au monde[11]. Ce changement n’a toutefois pas été accepté par de nombreuses personnes actives au sein du mouvement Wikimédia. En janvier 2020, ces opposants ont ainsi créé une page d’appel à commentaires, qui fut le siège d’un long débat[12]. À l’issue de ce dernier, 73 représentants d’organisations affiliées et 984 personnes ont signé une lettre ouverte adressée à la Fondation, qui comprenait le paragraphe suivant[13] :
Depuis 20 ans, les bénévoles ont bâti la réputation de Wikipédia en tant que ressource indépendante et communautaire. Les projets du mouvement Wikimédia, dont Wikipédia, se développent autour de la décentralisation et du consensus. Il est essentiel d’établir des distinctions claires entre la Fondation Wikimédia, les affiliés et les contributeurs individuels. Tout changement qui affecte cet équilibre exige le consentement éclairé et la collaboration des communautés. Il est donc très préoccupant de voir « Wikipédia » présenté pour le nom de l’organisation et du mouvement malgré le mécontentement général de la communauté.
En s’opposant aux idées de la Fondation, ces membres de la communauté Wikimédia ont ainsi fait preuve de sagesse. De plus, ils ont signalé dans de nombreux commentaires que beaucoup de personnes connaissent le mouvement Wikimédia uniquement au travers de son encyclopédie. Il est même étonnant d'observer que la méconnaissance du mouvement existe au sein même de sa propre communauté. Comme exemple, on peut observer que l'article du projet Wikipédia en anglais consacré au mouvement Wikimédia ne s’est développé qu’à partir de 2016[14], tandis que ce même article dans la version francophone de l'encyclopédie n’est apparu qu’en 2019[15]. Quant aux autres versions linguistiques, il est tout aussi étonnant de constater qu'en octobre 2025, seulement 39 d'entre elles sur un total de 358 possédaient un article dédié au mouvement Wikimédia[16].
Tous ces éléments justifient donc la nécessité d’offrir au monde une meilleure connaissance du mouvement Wikimédia et des nombreux projets et organisations qui soutiennent leurs missions de partage du savoir. En ce sens, ce livre est une contribution importante aux défis stratégiques que doit relever le mouvement Wikimédia à l’approche de 2030. Car au-delà des résolutions prises pour développer de nouveaux processus participatifs et délibératifs concernant les questions de marque[17], c’est avant tout un travail d’information et de sensibilisation à destination du grand public qu'il reste à faire.
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Première partie : La naissance du mouvement Wikimédia
Il existe dans l'espace web une multitude d’archives permettant de retracer les événements qui ont conduit à la naissance du mouvement Wikimédia. Cette « préhistoire » du mouvement peut notamment être explorée grâce au réseau d’éducation populaire Framasoft, dont le site est apparu environ un an avant la création de la version francophone de Wikipédia. On trouve sur cette plateforme une mine d’informations concernant les logiciels libres et la culture libre. Deux épisodes majeurs de l’histoire de l’informatique et d’Internet, malheureusement méconnus du grand public.
Grâce à Framasoft et bien d’autres associations, il est possible de découvrir l’organisation et les motivations des millions de personnes qui participent au mouvement du logiciel libre. On y apprend que ce mouvement politique et social a été initié en 1983 par Richard Stallman, un programmeur du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui a eu l’idée d’offrir à chacun une alternative à la marchandisation du secteur informatique.
Cette philosophie de libre partage, concrétisée par le projet de Stallman, permit l’essor d’une organisation et d’une éthique de travail originale, développée au sein d’une sous-culture en vogue dans le milieu informatique depuis les années 1950. Celle-ci fut documentée dans de nombreux ouvrages, dont « L’éthique hacker »[18], un livre remarquable, dans lequel le philosophe finlandais, Pekka Himanen, analyse en détail les origines de la culture hacker. Un simple extrait de sa quatrième de couverture[19], repris ci-dessous, permet d’appréhender la manière de penser de ces informaticiens, rejoints par Richard Stallman durant ses études universitaires, avant d'en devenir l’une des figures les plus charismatiques.
On considérait jusqu’à présent le « hacker » comme un voyou d’Internet, responsable d’actes de piratage et de vols de numéros de cartes bancaires. Le philosophe Pekka Himanen voit au contraire les hackers comme des citoyens modèles de l’ère de l’information. Il les considère comme les véritables moteurs d’une profonde mutation sociale. Leur éthique, leur rapport au travail, au temps ou à l’argent, sont fondés sur la passion, le plaisir ou le partage. Cette éthique est radicalement opposée à l’éthique protestante, telle qu’elle est définie par Max Weber, du travail comme devoir, comme valeur en soi, une morale qui domine encore le monde aujourd’hui.
En introduisant cette première partie d'ouvrage de la sorte, nous pouvons déjà comprendre que le mouvement Wikimédia plonge ses racines dans une transition culturelle remplie d’utopie[20]. Une utopie qui s’oppose notamment à ce que l’historien et anthropologue Karl Polanyi[21] désignait, en 1944 déjà, comme un libéralisme économique qui « subordonne les objectifs humains à la logique d’un mécanisme de marché impersonnel »[22]. Étape par étape et en commençant par analyser cette utopie spécifiquement au niveau du mouvement Wikimédia, voyons maintenant ce qui s'est passé tout au long de cette révolution culturelle numérique.
L'utopie Wikimédia
Au fil du temps, Wikipédia fut perçu comme une utopie en marche[23], puis comme une utopie réalisée[24], et finalement comme la dernière utopie collective du Web[25]. Mais qu'en est-il de l'ensemble du mouvement Wikimédia ? Pour nous aider à comprendre ce qui se passe dans la dimension numérique de ce mouvement, voici une métaphore qui décrit un quartier établi au sein d'une ville, imaginée au départ de l'espace web ». Dans cette ville imaginaire, Internet représenterait le réseau routier, pendant que des serveurs informatiques feraient office de bâtiments, et que les pages web qu'ils hébergent, constitueraient les différentes pièces de ces édifices.
Le quartier Wikimédia rassemblerait ainsi plus d’un millier de bâtiments. Au sein de ceux-ci et à l’exception de quelques lieux administratifs, chaque pièce peut être visitée gratuitement, mais aussi modifiée au niveau de son contenu. On peut ainsi y ajouter de nouvelles choses, telles que du texte, des photos, des vidéos ou des documents sonores, et même changer ou supprimer ce qui a été créé ou modifié par d’autres. Tout cela, bien sûr, dans le but de rendre ces endroits plus esthétiques, ou plus authentiques et en tenant compte des différentes idées et des éventuelles oppositions de point de vue concernant les aménagements. Pour faciliter l'entente entre les personnes qui s'investissent dans les modifications, chaque pièce des bâtiments Wikimédia possède un espace annexe dédié à la discussion.
Dans la plupart des bâtiments Wikimédia, une personne malintentionnée peut même faire disparaitre tout le contenu d'une pièce. Néanmoins, dans la seconde qui suit, un robot remettra tout en place, avant de transmettre un message concernant le traitement du vandalisme. Lorsqu'une action plus discrète n'est pas détectée par un robot, c'est alors quelqu'un qui surveille la pièce qui prendra le relais pour annuler les changements malveillants et contacter la personne responsable. En cas de multirécidive, celle-ci peut se voir privée de sa capacité de modifier les pièces, soit dans le bâtiment vandalisé, soit dans tout le quartier quand cela se justifie. Après discussion, cette sanction sera mise en application par un administrateur ou une administratrice bénévole, choisi ou choisie par l'ensemble des autres bénévoles qui prennent soin des bâtiments.

On comprend donc que tout le monde peut enrichir, mais également surveiller et protéger les richesses partagées dans le quartier Wikimédia. Il suffit pour cela de rejoindre le mouvement en se créant un compte. Cela permet de profiter de nombreux outils, dont notamment un système qui envoie des notifications, dès qu'une pièce que l'on veut surveiller est modifiée.
Pour créer ce compte, pas besoin de fournir une adresse ou un numéro de téléphone. Les seules informations personnelles indispensables au bon fonctionnement du quartier Wikimédia sont les adresses IP des visiteurs. Lors des visites et contrairement à ce qui se passe dans les quartiers commerciaux de la grande ville numérique, tels que les GAFAM, NATU, BATX, le quartier Wikimédia ne récolte et ne vend aucune donnée à des fins d'exploitation.
Même les adresses IP enregistrées par le système ne sont pas visibles par les autres visiteurs. Elles sont remplacées par les noms et les pseudonymes fournis lors de la création des comptes, ou masquées par des comptes temporaires pour les modifications faites par des personnes non connectées. Seules quelques personnes accréditées par la communauté pour effectuer des contrôles d’usurpation d’identité ont accès à ces informations[26]. C’est là une précaution nécessaire au bon déroulement des votes qui succèdent parfois aux recherches de consensus concernant l'aménagement du quartier Wikimédia.
Dans cette ville numérique que constituerait l'espace web, Wikimédia apparait ainsi comme le plus grand quartier dédié au partage de la connaissance. Tout d'abord, il y a les plus de 350 bâtiments Wikipédia, chacun dédié à une version linguistique de l'encyclopédie. Puis, toujours séparés en versions linguistiques, on trouve ensuite les bibliothèques Wikilivres et Wikisource, les bâtiments lexicaux multilingues Wiktionnaire, le centre journalistique Wikinews, le centre pédagogique et de recherche Wikiversité, le centre d'informations touristique Wikivoyage, le répertoire des êtres vivants Wikispecies et enfin l'institut des citations d’auteurs Wikiquote. Cela sans oublier le musée médiatique Wikimedia Commons et la banque Wikidata, reconnue comme étant la plus grande banque d’informations structurées au monde. Deux bâtiments dont l'une des fonctions principales communes est d’enrichir les pièces situées dans les autres buildings du quartier Wikimédia.
Dans tous ces immeubles, il arrive souvent que plus de la moitié des étages soient uniquement attribués à l'organisation des activités qui s'y déroulent. Chaque bâtiment peut aussi compter sur le soutien d'autres édifices tels que MediaWiki, Wikitech, Phabricator, qui sont trois lieux entièrement dédiés aux maintenances techniques sur l'ensemble du quartier. Concernant les aspects administratifs, c'est dans le bâtiment Méta-Wiki que s'opère la gouvernance générale du quartier, alors que les courriers adressés à ce dernier sont traités en première ligne dans le bâtiment Wikimedia VRT. À la suite de quoi, il ne reste plus qu'à citer le bâtiment Wikimedia outreach, pour des initiatives de sensibilisation, et le bâtiment du journal Diff Wikimedia, comme lieu de publication d'actualités sur le mouvement.
En dehors de certains aspects techniques, tous ces bâtiments sont exclusivement régis par des communautés bénévoles, qui sont toujours prêtes à accueillir de nouveaux membres. Les seuls immeubles du quartier qui diffèrent de ce principe sont les bâtiments vitrines de la Fondation Wikimédia et des autres associations Wikimédia qui engagent du personnel. Quant au bâtiment du conseil d'administration de la Fondation, des raisons officielles justifient le fait que la modification de ses pièces est réservée à ces membres et aux employés qui les soutiennent.
Face à tant d'utopies, il devient légitime de vouloir comprendre comment tout cela fut rendu possible. Or, pour répondre à cette question, il faut alors parcourir tout un pan de l'histoire de la révolution numérique, depuis la contre-culture des années 1960 jusqu'à nos jours. On y découvre que les pionniers du réseau Internet étaient des chercheurs et étudiants en informatique, fortement influencés par de nouvelles idéologies, telles que celles qui furent à la source des évènements de mai 68 en France. C'est donc de là que naîtra la philosophie de partage, de liberté, de décentralisation et ce mode d’organisation tout à fait spécifique, que l'on observe aujourd'hui au sein du mouvement Wikimédia.
Il y eut tout d'abord la création d'Internet, comme réseau mondial de communication en libre accès, puis le développement du World Wide Web, qui a grandement facilité les interactions humaines à l’échelle planétaire. Par la suite, ce fut l'arrivée du Web 2.0, caractérisé par l'apparition de nouveaux sites web directement modifiables à l'aide d’un simple navigateur. Or, parmi ceux-ci se trouvent les moteurs de Wiki, dont le plus puissant d’entre eux, MediaWiki, est un logiciel libre développé par la Fondation Wikimédia. Le moment est donc venu d'en savoir plus sur ce type de programme informatique, ainsi que sur le mouvement du logiciel libre, qui a fortement influencé la philosophie et les valeurs véhiculées au sein du mouvement Wikimédia.
Le mouvement du logiciel libre
L’un des premiers épisodes de la préhistoire de Wikipédia et du mouvement Wikimédia débuta en septembre 1983, lorsqu’un programmeur du Massachusetts Institute of Technology, appelé Richard Stallman, déposa un message sur la liste de diffusion net.unix-wizards. C’était un appel d’aide pour la création de GNU, un nouveau système d’exploitation qui devait réunir une suite de programmes que tout le monde pourrait utiliser librement sur son ordinateur personnel[27]. Dans son message transmis via ARPANET, le premier réseau informatique à grande échelle qui précéda Internet, Stallman s’exprimait de la sorte[28] :
Je considère comme une règle d’or que si j’apprécie un programme je dois le partager avec d’autres personnes qui l’apprécient. Je ne peux pas en bonne conscience signer un accord de non-divulgation ni un accord de licence de logiciel. Afin de pouvoir continuer à utiliser les ordinateurs sans violer mes principes, j’ai décidé de rassembler une quantité suffisante de logiciels libres, de manière à pouvoir m’en tirer sans aucun logiciel qui ne soit pas libre.
Le projet de Stallman, qui reçut le soutien nécessaire à son accomplissement, marqua ainsi le début de l’histoire du logiciel libre. Quant à la quantité d’aide fournie, elle permet de croire que Richard Stallman n’était pas seul à voir l’arrivée des logiciels propriétaires d’un mauvais œil. Car pour les membres du projet GNU et du mouvement du logiciel libre en général, un bon programme informatique doit respecter ces quatre libertés fondamentales[29] :
1. La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages.
2. La liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de l’adapter à vos besoins.
3. La liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin.
4. La liberté d’améliorer le programme, et de publier vos améliorations, pour en faire profiter toute la communauté.
Lors de l'apparition du logiciel libre, le marché de l’informatique était de fait en pleine mutation. L'habituel partage des codes informatiques entre les rares étudiants ou chercheurs qui bénéficiaient d’un accès à un ordinateur faisait l'objet d'une remise en question. Ce changement faisait notamment suite au Copyright Act de 1976, une nouvelle loi qui autorisait l'application d'un droit d'auteur sur le code informatique, et donc qui permettait d'en interdire le partage ou la réutilisation sans autorisation. Des clauses de confidentialité ont ainsi fait leur apparition, pendant que les employés des firmes informatiques étaient nouvellement soumis à des contrats de confidentialité. C'était la fin de l’entraide et de la solidarité pratiquées chez les pionniers de l’informatique. À sa place s'installaient la concurrence et la compétitivité, bien connues dans le système capitaliste marchand.

Cette mutation coïncidait avec l’arrivée des premiers ordinateurs de taille réduite. Grâce à l’apparition des premiers circuits intégrés, les premiers exemplaires avaient en effet été créés par l’industrie aérospatiale au début des années 1960. Cependant, il fallut attendre le début des années 1980 pour que le prix d’un ordinateur soit suffisamment bas pour en faire un bien de grande consommation.
C’est ainsi qu’en 1982, le Commodore 64 entrait dans le livre Guinness des records, avec plus de 17 millions d’exemplaires vendus dans le monde[30]. Juste avant cela, en 1981, l’IBM Personal Computer avait déjà fait son apparition, en proposant une architecture ouverte qui allait servir de modèle pour toute une gamme d’ordinateurs que l’on désigne toujours aujourd’hui par l’acronyme « PC ».
Pour faire fonctionner ses nouveaux modèles d'ordinateurs, la société IBM avait confié à l’entreprise Microsoft, créée en 1975, la mission de les équiper d’un système d’exploitation. Le contrat signé entre les deux firmes fut une véritable aubaine pour le fournisseur des programmes informatiques. Car sans s'en apercevoir, et sans jamais anticiper que son matériel serait cloné à grande échelle, celle-ci avait en effet permis à Microsoft d'établir un monopole dans la vente de logiciels. Cela fut condamné pour abus de position dominante[31] et vente liée du logiciel avec le matériel informatique[32], mais sans pour autant empêcher Bill Gates, le principal actionnaire de Microsoft, d'être l'homme le plus riche du monde en 1994.

Cependant, pendant que Microsoft renforçait sa position dominante, un nouvel événement majeur allait marquer l’histoire du logiciel libre. Celui-ci fut de nouveau déclenché par un appel à contribution, qui fut cette fois posté le vingt-cinq août 1991 par un jeune étudiant en informatique de 21 ans, appelé Linus Torvalds. Via le système de messagerie Usenet, son message avait été posté dans une liste de diffusion consacrée au système d’exploitation Minix, une sorte d’UNIX simplifié et développé dans un but didactique, par le programmeur Andrew Tanenbaum.
Loin d’imaginer que cela ferait de lui une nouvelle célébrité dans le monde du Libre[33], Torvalds entama son message par le paragraphe suivant[34] :
Je fais un système d’exploitation (gratuit) (juste un hobby, ne sera pas grand et professionnel comme gnu) pour les clones 386 (486) AT. Ce projet est en cours depuis avril et commence à se préparer. J’aimerais avoir un retour sur ce que les gens aiment ou n’aiment pas dans minix, car mon système d’exploitation lui ressemble un peu (même disposition physique du système de fichiers (pour des raisons pratiques) entre autres choses)[35].
Bien qu’il fût présenté comme un passe-temps, le projet qui répondait au nom de « Linux », fut rapidement soutenu par des milliers de programmeurs du monde entier, avant de devenir la pièce manquante du projet GNU. En effet, les contributeurs au projet de Stallman n’avaient pas encore terminé l’écriture du code informatique du noyau Hurd, alors qu'il était censé établir la communication entre la suite logicielle produite par GNU et le matériel informatique. C'est donc la fusion des codes produits par les projets GNU et Linux qui permit la création du premier système complet, stable et entièrement libre baptisé GNU/Linux.

Au départ de ce nouveau système informatique, de nombreuses variantes, que l’on nomme communément « distributions », furent créées par des programmeurs de tous horizons. L’une de celles-ci s’intitule Debian et tire sa réputation d'être la seule qui est simultanément libre, gratuite et produite par une communauté sans lien direct avec une société commerciale[36]. Ce qui n'a pas empêché pour autant que le code de ce système informatique soit récupéré par plus de 150 distributions dérivées. Quant à la fiabilité du système Debian, elle se confirme par son usage au sein de nombreuses entreprises et organisations, à l’image de la Fondation Wikimédia qui l’utilise sur ses serveurs pour héberger les projets qu'elle supporte[37].
Grâce à la naissance des logiciels libres, le mouvement Wikimédia a donc la possibilité de faire tourner ses serveurs informatiques, avec un système d’exploitation fiable, libre et gratuit. Comme son code source est ouvert, cela permet aussi à la Fondation Wikimédia de le modifier pour répondre aux besoins spécifiques du mouvement. À la suite de quoi, et selon les règles formulées par la communauté du logiciel libre, les modifications faites par la Fondation deviennent à leur tour, gratuitement et librement, utilisables par d’autres personnes ou organismes.
À ce premier héritage reçu par le mouvement Wikimédia s’ajoute ensuite une innovation méthodologique, toujours en provenance des logiciels libres. Dans son article La Cathédrale et le Bazar[38], Eric Raymond mobilise en effet le terme « cathédrale » pour désigner le mode de production des logiciels propriétaires, en opposition au mot « bazar », qu'il utilise pour qualifier le mode de développement des logiciels libres. D’un côté, il décrit une organisation pyramidale, rigide et statutairement hiérarchisée, comme on peut la voir souvent au sein des entreprises. Tandis que de l’autre, il parle d’une organisation horizontale, flexible et peu hiérarchisée, qu’il a lui-même expérimentée en adoptant le style de développement de Linus Torvalds, à savoir : « distribuez vite et souvent, déléguez tout ce que vous pouvez déléguer, soyez ouvert jusqu’à la promiscuité »[39].
À l’instar de la métaphore du quartier numérique présentée dans le précédent chapitre, cette manière de décrire les projets open source nous aide donc ici à mieux comprendre ce qui se passe dans le mouvement Wikimédia. D'un côté, on retrouve effectivement cette « ouverture jusqu’à la promiscuité », dans le libre accès accordé aux projets Wikimédia, alors que de l'autre, tout le monde peut participer aux projets Wikimédia, qu'ils soient en ligne ou hors ligne.
Ces deux observations corroborent donc l’existence d’un deuxième héritage, en provenance du mouvement du logiciel libre. Néanmoins, il nous reste encore à découvrir un phénomène négligé par Eric Raymond durant ses observations, et qui a pourtant une importance considérable dans l'histoire de la révolution numérique. Il s’agit là de l’apparition de la licence libre, de la philosophie qu'elle sous-tend, et de la culture libre dont elle fut à l’origine.
Les licences et la culture libres
Dans une biographie autorisée[40], Christophe Masutti explique à quel point la création de la Licence publique générale GNU, en tant que première licence libre créée par Richard Stallman, représente un épisode majeur de la révolution numérique. Selon lui :
La GPL apparaît comme l’un des meilleurs hacks de Stallman. Elle a créé un système de propriété collective à l’intérieur même des habituels murs du copyright. Surtout, elle a mis en lumière la possibilité de traiter de façon similaire « code » juridique et code logiciel.

Le concept de distribution associé à ce nouveau type de licence fut baptisé « copyleft », par inspiration d’un jeu de mots que Richard Stallman avait trouvé dans un courrier transmis par son collègue Don Hopkins[41]. Le principe novateur de ce concept est d'obliger toute production de code dérivé à se soumettre à la même licence libre que le code d’origine[42]. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de gens parlent de licence « virale » ou « récursive » en faisant référence à celle-ci. Quant à l'importance de cette clause, elle repose sur le fait d'interdire toute privatisation d'un code informatique produit sous licence libre. Sans celle-ci, un tel code risque en effet d'être récupéré, puis modifié, avant d’être placé sous un habituel copyright de type « tous droits réservés », dans le but de commercialiser son usage.
En 2001 et dans la mouvance provoquée par l'arrivée des premières licences libres, une organisation internationale sans but lucratif, intitulée Creative Commons, a entamé la promotion du « partage et la réutilisation de la créativité et des connaissances grâce à la fourniture d’outils juridiques gratuits ». Pour ce faire, elle met régulièrement à jour une panoplie de licences inspirées par la GNU, mais spécialement adaptées aux œuvres de l'esprit[43], telles que les productions littéraires, musicales, photographiques et vidéo, ainsi que les bases de données.

Contrairement aux licences libres fournies par la Free Software Foundation, conçues pour protéger du code informatique, les licences produites par Creative Commons offrent la possibilité de sélectionner différentes clauses pour protéger une œuvre libre. Avec le label CC, pour Creative Commons, on peut ainsi appliquer, ou ne pas appliquer, la clause « BY », qui oblige à créditer l'auteur, et la clause « SA », pour Share Alike, qui ordonne le partage à l’identique comme décrit précédemment. Après quoi il est encore possible d'ajouter la clause « NC », qui impose un usage non commercial, et finalement, la clause « ND », pour Non Derivative, qui exige que l’œuvre soit utilisée ou reproduite dans son intégralité et sans modification.
Le mouvement Wikimédia a choisi la licence CC.BY-SA pour protéger les contenus publiés dans tous ses projets. Cela à l'exception de la banque de données Wikidata, qui au même titre que les descriptions apportées aux fichiers téléchargés dans la médiathèque Wikimedia Commons[44], publie ses informations structurées sous licence CC0. Cette dernière licence proposée par creative commons est ce qui se rapproche le plus du domaine public, avec pour avantage de ne pas devoir mentionner les auteurs dans le traitement et la réutilisation du contenu de la base de données.
Cependant, il en résulte que les informations en question peuvent être réutilisées par des tiers qui ne sont plus obligés de citer leurs sources, comme le font les agents conversationnels des intelligences artificielles génératives, appelés couramment chatbots. Contrairement à la licence CC.BY-SA, la licence CC0 est donc moins apte à pérenniser les projets Wikimédia, puisqu'elle permet d'invisibiliser ces derniers au risque de réduire les chances d'arrivée de nouveaux contributeurs et contributrices. De plus, sans la clause SA qui assure l'application du copyleft, toutes les informations récupérées au sein de Wikidata et de Wikimedia Commons sont aussi susceptibles de quitter le monde du libre, une fois traitées par des entreprises commerciales.
Quoi qu’il en soit, les licences Creative Commons, inspirées par la licence libre de Richard Stallman, apparaissent finalement comme un troisième héritage en provenance du mouvement du logiciel libre et de la culture libre qui en est issue. Grâce à la licence CC.BY-SA, les éditeurs des projets Wikimédia bénéficient effectivement d'une certaine reconnaissance, tout en étant assurés qu'aucun copyright sur leurs travaux ne puisse profiter exclusivement à une personne ou une compagnie. Cela pendant que la licence libre appliquée au système d'exploitation installé sur les serveurs Wikimédia garantit, pour sa part, un certain respect des contributeurs, puisqu'elle permet de vérifier si le code informatique ne compromet pas leurs vies privées.
Avec tous les autres apports en provenance du logiciel libre, ce sont là deux choses importantes qui ont permis l'apparition du mouvement Wikimédia. Toutefois, cela ne pouvait pas suffire à la création du projet Wikipédia qui en fut le point de départ. Car sans l'espace numérique, mondial et libre d’accès, créé par Internet et l'espace web, aucune encyclopédie collaborative de cette envergure n'aurait pu voir le jour.
Le réseau Internet
L’histoire du réseau Internet constitue un nouvel épisode captivant de la révolution numérique, sans lequel le mouvement Wikimédia n’aurait jamais pu émerger. D’un point de vue purement technique, ce réseau informatique a été mis au point dans les années 1970, avant l’adoption généralisée du protocole TCP/IP, toujours en usage à ce jour. Ce dernier fut inventé par Vint Cerf et Robert Elliot Kahn, quand ils travaillaient pour la Defense Advanced Research Projects Agency, rattachée au département de la Défense américaine[45]. L'une des premières présentations de leur projet fut d'ailleurs réalisée lors d’une conférence organisée par l’International Network Working Group, une instance créée pour assurer la gouvernance mondiale du réseau informatique.
Sur base de ces informations, on peut penser qu’Internet a été créé par des militaires. Cependant, Une contre-histoire de l’Internet[46], nous révèle que les créateurs et les premiers utilisateurs d’ARPANET, considéré comme l’ancêtre d’Internet, étaient davantage des étudiants hippies et amateurs de LSD, que des militaires bien drillés. D’ailleurs, avant la standardisation du protocole TCP/IP, ARPANET fonctionnait depuis plus d’un an avec un autre protocole de transition intitulé Network Control Program. Or, celui-ci avait été mis au point, en février 1969, par le Network Working Group, un groupe informel d’étudiants rassemblés autour de Steve Crocker, lorsqu’il ne détenait encore qu’une simple licence.

Bien que rarement cité dans l’histoire d’Internet, ce groupe a pourtant mis en place la procédure RFC, pour Request For Comments, reconnue comme « l’un des symboles forts de la "culture technique" de l’Internet, marquée par l’égalitarisme, l’autogestion et la recherche collective de l’efficience »[47]. Soit trois principes et une procédure, qui aujourd’hui encore sont appliqués sur le site Méta-Wiki, dans lequel s'organise la gestion communautaire du mouvement Wikimédia. Cela alors qu'au sein des projets pédagogiques, d’autres processus similaires de recherche de consensus ont fait leur apparition.
Il faut savoir ensuite que les liens entre ARPANET et l’armée ont disparu avec l’apparition du MILNET, un réseau entièrement dédié aux activités militaires, qui a ensuite été rebaptisé NIPRNet, pour Non-classified Internet Protocol Router Network, en 1990. Après une séparation définitive en 1983, précisément l’année où Richard Stallman postait sa demande d’aide pour le projet GNU, le réseau ARPANET resta uniquement dédié à la recherche et au développement[48]. À cette époque, le réseau ne comprenait pas plus de 600 machines connectées[49], ce qui n'a donc rien de comparable avec ce vaste réseau informatique mondial que nous connaissons aujourd’hui, et qui fut fortement développé au cours des années 1990.
Pour en assurer l’entretien technique, une organisation non gouvernementale, a été créée en 1992, sous l'appellation d’Internet Society. Celle-ci devait aussi veiller au respect des valeurs fondamentales liées au bon fonctionnement du réseau[50]. Car avant d'atteindre des milliards d’appareils connectés en réseau, il a d’abord fallu réglementer les nombreuses dorsales internet intercontinentales, sans lesquelles la transmission du protocole TCP/IP partout dans le monde n'aurait pas été possible.
Pour en revenir à l’état d’esprit des créateurs d'Internet, un article intitulé Quarante ans après : mais qui donc créa l’internet ? apporte un éclairage particulièrement intéressant au sujet des liens que l'on peut établir entre le mouvement Wikimédia et l'histoire d'Internet. Dans son témoignage, Michel Elie, cet ingénieur en informatique, membre du Network Working Group cité précédemment, et responsable de l’Observatoire des Usages de l’Internet, nous explique effectivement ceci.
Le succès de l’internet, nous le devons aux bons choix initiaux et à la dynamique qui en est résultée : la collaboration de dizaines de milliers d’étudiants, ou de bénévoles apportant leur expertise, tels par exemple ces centaines de personnes qui enrichissent continuellement des encyclopédies en ligne telles que Wikipédia.[51]
Au courant des années 1990, le milieu informatique universitaire semblait donc toujours fortement imprégné des idéaux de la contre-culture des années 1960, produit par les baby boomers dans le contexte de la guerre du Vietnam. Afin d'illustrer les idées véhiculées à cette époque, voici un paragraphe extrait d'un ouvrage publié en 1970 et intitulé Vers une contre-culture : Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse[52]. Dans celui-ci, Théodore Roszak explique que :
Le projet essentiel de notre contre-culture : proclamer un nouveau ciel et une nouvelle terre, si vastes, si merveilleux que les prétentions démesurées de la technique soient réduites à n’occuper dans la vie humaine qu’une place inférieure et marginale. Créer et répandre une telle conception de la vie n’implique rien de moins que l’acceptation de nous ouvrir à l’imagination visionnaire. Nous devons être prêts à soutenir ce qu’affirment des personnes telles que Blake, à savoir que certains yeux ne voient pas le monde comme le voient le regard banal ou l’œil scientifique, mais le voient transformé, dans une lumière éclatante et, ce faisant, le voient tel qu’il est vraiment.
À la suite de cette lecture, il peut sembler paradoxal de penser qu’une contre-culture, voyant la technique comme « inférieure » et assimilant la science au « banal », puisse avoir un lien avec le milieu scientifique universitaire qui fut à l'origine d'Internet. Cependant, une réponse à cette énigme fut apportée par Fred Turner, par la publication de son livre intitulé : « Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence »[53].
Grâce à cet ouvrage, on découvre en effet que le mouvement Hippie utilisera tout ce qui était à sa disposition à l’époque pour parvenir à ses fins : LSD, spiritualités alternatives, mais également, objets technologiques les plus en pointe. Cela grâce notamment à l’influence de Steward Brand, le créateur d'un catalogue interactif, qui peut être considéré comme l'ancêtre analogique des groupes de discussions numériques apparus des années plus tard[54].
Comme autre indication, il y a ensuite les propos tenus en 1992, lors d’une plénière de la 24ᵉ réunion du groupe de travail sur l’ingénierie Internet, par David D. Clark, un autre pionnier d’Internet. Durant cette rencontre, ce chef de projet prononça des paroles[55] restées dans les annales. « Nous récusons rois, présidents et votes. Nous croyons au consensus et aux programmes qui tournent »[56]. Deux phrases seulement, mais qui, dans le cadre du milieu informatique, permettent de croire que le mépris de la contre-culture envers la technique et la science, s'est transformé en un refus d’autorité et une recherche de consensus.
Dans tous les cas, le développement du réseau Internet ne s'est pas fait sans conflits idéologiques importants. On peut d'ailleurs se demander aujourd'hui à quoi ressemblerait Internet s'il n'avait jamais été commercialisé[57]. Cela s'est passé en novembre 1994, lorsque l’association sans but lucratif Advanced Network and Services, chargée de gérer les accès à Internet, a fait le choix de vendre ses activités. Cette décision faisait suite à un appel à des fonds privés pour financer d'importants changements dans l'infrastructure du réseau. Profitant de l'occasion, la société commerciale America Online a ainsi repris à son compte la gestion des connexions à Internet, après avoir effectué un versement de 35 millions de dollars[58].
Trente ans plus tard, Internet est devenu ce réseau que nous expérimentons aujourd'hui, à savoir, un réseau dominé par des sociétés privées les plus riches au monde. Dans ce contexte et parmi les 100 sites web les plus visités au monde, seul le nom de domaine Wikipédia appartient à une organisation non lucrative[59]. Cela explique donc pourquoi le mouvement Wikimédia, via son encyclopédie et la fondation qui l'héberge, représente à ce jour, et dans l'espace web, l'expression la plus visible de la philosophie des pionniers d’Internet.
Plus qu'un héritage, cette situation peut être vue comme une mission perpétuée au sein d'un espace envahi par une culture marchande et capitaliste. C'est là une information importante qu'il faut retenir au sujet du mouvement Wikimédia. Elle ne clôture pas pour autant tout ce qu'il faut savoir au sujet des évènements qui ont permis la création d’une encyclopédie mondiale, libre et collaborative. En revanche, elle nous invite à découvrir l'histoire du World Wide Web, un espace numérique sans lequel la création de Wikipédia n'aurait jamais été possible.
Le World Wide Web
Maintenant que le lien entre la création d'Internet et le mouvement Wikimédia est établi, découvrons à présent l'application la plus connue du réseau, que l'on nomme le World Wide Web, ou plus simplement « Web ». C'est Tim Berners-Lee qui en fut l’inventeur, lorsqu’il était encore actif à l'Organisation européen pour la recherche nucléaire. Il avait pour idée de créer un espace d’échange public par l’intermédiaire d'Internet, et pour y parvenir, il mit au point le logiciel « WorldWideWeb », rebaptisé Nexus pour éviter toute confusion avec le World Wide Web[60]

Grâce à un système d’indexation appelé hypertexte, ce programme informatique a permis de produire et de connecter des espaces numériques intitulés sites Web. Ceux-ci sont composés de pages web, hébergées sur des ordinateurs distants, mais connectés entre eux au travers du réseau Internet. Pour permettre ce type de connexion, Berners-Lee mit au point le Hypertext Transfer Protocol ou HTTP, un nouveau protocole de communication simple en soi, mais dont la mise en œuvre technique est compliquée.
Pour veiller au bon fonctionnement et au bon usage de l'espace web, des règles de standardisation ont tout d'abord été édictées par l’association Internet Society. Après quoi, Berners-Lee fonda le W3C, un consortium international dont la devise est : « un seul Web partout et pour tous »[61]. Si ce slogan nous apparaît très naturel aujourd’hui, il faut toutefois savoir que l'espace Web a bien failli être géré séparément par des acteurs commerciaux, avec tous les droits d'accès que cela aurait pu engendrer.
À partir du trente avril 1993, jour du dépôt du logiciel WorldWideWeb dans le domaine public par Robert Cailliau, un collègue de Berners-Lee chargé de la promotion de son projet, un tel scénario était en effet possible. Sauf qu'après le départ de Berners-Lee, devenu président du W3C, François Flückiger, qui avait repris son poste au sein du CERN[62], eut la présence d'esprit de réagir à temps. Selon le livre Alexandria qui parcourt l'histoire de Robert Caillau[63], voici ce qui aurait pu se passer si le code de l’éditeur HTML n'avait finalement pas été placé sous licence libre.
La philanthropie de Robert, c’est très sympa, mais ça expose le Web à d’horribles dangers. Une entreprise pourrait s’emparer du code source, corriger un minuscule bug, s’approprier le « nouveau » logiciel et enfin faire payer une licence à ses utilisateurs. L’ogre Microsoft, par exemple, serait du genre à flairer le bon plan pour écraser son ennemi Macintosh. Les détenteurs d’un PC devraient alors débourser un certain montant pour profiter des fonctionnalités du Web copyrighté Microsoft. Les détenteurs d’un Macintosh, eux, navigueraient sur un Web de plus en plus éloigné de celui vendu par Bill Gates, d’abord gratuit peut-être, avant d’être soumis lui aussi à une licence.
Face à un tel scénario, nous découvrons de nouveau à quel point le concept de licence libre a fondamentalement changé le cours de la révolution numérique. Sans cela, nos expériences et nos usages de l'espace numérique auraient été totalement différents. L'utopie Wikipédia, par exemple, n'aurait certainement pas vu le jour, en raison de l'éclatement des espaces numériques et des coûts d'accès auxquels seraient confrontés les bénévoles qui ont construit le projet. Quoi qu'il en soit, et au niveau technique, une fois l'espace web apparu, il ne manquait plus qu'une chose pour permettre la création d'une encyclopédie collaborative au format numérique. C'était l'apparition des plateformes wiki.
Les platesformes Wiki
Un wiki, ou un moteur de wiki, est un logiciel que l'on installe sur un serveur informatique pour permettre la création d’un site web éditable et configurable à l’aide d’un simple navigateur. Plus précisément, c’est un système de gestion de contenu, dans lequel le code HTML, CSS, JavaScript et Lua, ainsi que certains paramètres, peuvent être modifiés par tous les internautes. Cela peut se faire en se connectant à un compte utilisateur, afin de bénéficier des droits de modification et d’administration qui lui sont accordés, ou en utilisant la configuration attribuée par défaut aux personnes non connectées.
Sur les pages web d'un wiki, chaque modification provoque un nouvel enregistrement complet du code source qui la compose. De la sorte, il est toujours possible, à partir d’une page reprenant l’historique des modifications, de rétablir l'une de ses anciennes versions. Grâce à ce système, on peut ainsi savoir quelle personne, ou quelle adresse IP est à l’origine d’un changement, et même voir l’endroit où la modification a été faite, et à quel moment celle-ci a été réalisée.

Le premier logiciel Wiki, qui portait le nom de WikiWikiWeb, a été créé et placé sous licence libre GPL par Ward Cunningham en mars 1995[64]. Grâce à la licence, d’autres programmes wiki ont vu le jour en copiant ou s’inspirant du code source de WikiWikiWeb, ou des autres projets wiki qui l'avaient fait auparavant. Cette émulation récursive qui donna naissance à toute une panoplie de projets wiki, est donc à nouveau, une belle illustration des retombées positives, que peut susciter l'application d'une licence libre.
Parmi les différents logiciels Wiki disponibles, UseModWiki fut choisi par la société Bomis qui finança la création du premier projet Wikipédia en anglais. C'était un choix judicieux, car l’éclatement de la bulle spéculative d’Internet en fin des années 2000, confrontait l'entreprise à de grosses difficultés financières. Un programme gratuit, simple d’utilisation et peu gourmand en ressources informatiques, convenait donc parfaitement dans ce cadre. UseModWiki fut par après remplacé par un autre moteur de Wiki sans nom, mais plus performant et toujours produit sous licence libre[65]. Ce dernier fut ensuite amélioré par plusieurs programmeurs, dont Brion Vibber, le premier employé de la Fondation Wikimédia, avant d’être finalement intitulé MediaWiki.
Avec l’aide de nouveaux employés et des bénévoles actifs sur le site mediawiki.org, le système de gestion de contenu finit par apparaitre en tête du classement des wikis les plus utilisés[66]. Grâce à la licence libre, des milliers d'autres personnes et projets ont pu en effet développer des sites Web, sans nécessairement faire partie du mouvement Wikimédia[67]. Ce succès a par ailleurs justifié l'organisation de rassemblements annuels entre 2016 et 2020[68], entre personnes et organisations qui utilisent le programme, pour discuter de son développement et de ses usages[69].
Ceci étant dit, il existe dans la liste des Wikis d’autres logiciels libres intéressants, tel que DokuWiki, qui fut rendu populaire par sa simplicité d’installation et d’usage. Mais jusqu’à ce jour, seul MediaWiki semble suffisamment stable et puissant pour permettre le développement optimal de l’ensemble des projets Wikimédia. Avec parmi ceux-ci, bien sûr, Wikipédia, l'encyclopédie libre et universelle, dont nous allons enfin découvrir la mise en place dans ce prochain chapitre.
L’encyclopédie libre et universelle
Dans les chapitres précédents, nous avons découvert toutes les innovations techniques et culturelles sans lesquelles Wikipédia n’aurait jamais pu devenir la plus grande encyclopédie libre et universelle connue au monde. Son objectif est de synthétiser la totalité du savoir humain. Ce qui n’est autre, finalement, qu’un vieux rêve de notre humanité. Trois cents ans avant Jésus-Christ et durant la création de la bibliothèque d’Alexandrie, ce désir était aussi celui de Ptolémée Iᵉʳ. C'était deux siècles avant que Denis Diderot publie, avec Jean Le Rond d'Alembert et Louis de Jaucourt en 1751, la première édition de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Quant à Paul Otlet, qui a créé avec Henri La Fontaine la classification décimale universelle en usage depuis 1905, il s’était mis en tête de répertorier l’ensemble du savoir humain au sein d'un seul édifice.
Peu connu à ce jour, ce documentaliste belge avait pour rêve de cataloguer le monde et de rassembler toutes les connaissances humaines, sous la forme d’un gigantesque répertoire bibliographique universel, situé à l'intérieur d'un Mundaneum[70]. En 1934, dans le Traité de documentation écrit par cet homme qui voulait « classer le monde[71] », il décrit de manière particulièrement visionnaire un possible partage du savoir et de l’information[72].
Ici, la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requiert leur enregistrement et leur manutention…
De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut-parleur si la vue devrait être aidée par une audition. Une telle hypothèse, un Wells certes l’aimerait. Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation.

À peu de choses près, cette utopie décrite en 1934 par Otlet correspond parfaitement à l'usage que l'on fait du réseau Internet et de son espace web, lorsqu'on recherche de l'information aujourd'hui. Premièrement, allumer un système informatique, avec ou sans fil, muni d'un écran ; ensuite, poser une question dans un moteur de recherche ; puis, comme cela arrive très souvent, être redirigé vers l'une des versions linguistiques de Wikipédia[73].
Ce scénario, dans lequel les moteurs de recherche jouent un rôle central, explique la popularité de l'encyclopédie libre. D'autres projets similaires étaient pourtant apparus sur le Web avant l'arrivée de Wikipédia. Environ trois ans avant sa création, Aaron Swartz, un activiste de la culture libre qui n'avait que douze ans à l'époque, avait par exemple lancé une sorte de site encyclopédique produit et géré par ses usagers[74]. Appelé The Info Network, ce site web avait d'ailleurs permis à son auteur de recevoir l'ArsDigita Prize, un prix décerné aux jeunes créateurs de projets « utiles, éducatifs, collaboratifs et non commerciaux »[75].
Il faut savoir ensuite que le concept d' « encyclopédie libre et universelle » fut formulé sur internet pour la première fois par Richard Stallman en 1998, soit un an avant la naissance de Wikipédia. C'était dans un essai intitulé The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource[76], qui, selon son auteur, avait été rédigé deux ans avant sa publication sur la liste de diffusion du projet GNU en décembre 2000[77]. Repris ci-dessous, un extrait de ce texte, présente les particularités du projet.
Le World Wide Web a le potentiel de devenir une encyclopédie universelle couvrant tous les domaines de la connaissance et une bibliothèque complète de cours d’enseignement. Ce résultat pourrait être atteint sans effort particulier, si personne n’intervient. Mais les entreprises se mobilisent aujourd’hui pour orienter l’avenir vers une voie différente, dans laquelle elles contrôlent et limitent l’accès au matériel pédagogique, afin de soutirer de l’argent aux personnes qui veulent apprendre.
Nous ne pouvons pas empêcher les entreprises de restreindre l’information qu’elles mettent à disposition ; ce que nous pouvons faire, c’est proposer une alternative. Nous devons lancer un mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle, tout comme le mouvement des logiciels libres nous a donné le système d’exploitation libre GNU/Linux. L’encyclopédie libre fournira une alternative aux encyclopédies restreintes que les entreprises de médias rédigeront[78].

En parlant d'un « mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle », Stallman anticipait donc, sans le savoir, l'arrivée du mouvement Wikimédia, qui ne se concrétisa que bien des années plus tard. Quant à la soixantaine de paragraphes qui décrivent son projet, on y retrouve, dans une forme presque identique, les cinq principes fondateurs qui ont guidé la création de Wikipédia et qui sont toujours actifs à ce jour[79].
Le premier consiste bien sûr à créer une encyclopédie ; le deuxième réclame une neutralité de point de vue[80], chose que Stallman expliquait déjà en écrivant qu’« en cas de controverse, plusieurs points de vue seront représentés » ; le troisième implique le respect des droits d’auteur et l’adoption d'une licence libre, celle précisément dont Stallman avait été l'initiateur ; le quatrième inscrit le projet dans une démarche collaborative, alors que Stallman précisait déjà que « tout le monde est le bienvenu pour écrire des articles » ; et le cinquième enfin, stipule qu’il n’y a pas d’autres règles fixes, une position très courante dans le milieu des hackers dont Stallman faisait partie.

Il apparaît donc clairement que le projet Wikipédia n'était pas une idée originale en soi, mais plutôt une opportunité saisie par la société Bomis pour enrichir sa propre encyclopédie commerciale, Nupedia. Cette dernière avait été lancée en avril 2000, soit environ dix mois avant Wikipédia, et sa rédaction était assurée par des experts engagés au sein d’un processus éditorial strict et formel[81]. Malheureusement pour la firme Bomis, le nombre d’articles ne progressait que très lentement.
Dans l'idée d'accélérer le processus, Larry Sanger, docteur en philosophie et rédacteur en chef de Nupedia, eut l'idée d'installer un logiciel wiki sur les serveurs de l'entreprise Bomis. L'idée était d'ouvrir un site web communautaire dans lequel des volontaires pourraient créer des articles encyclopédiques, pour ensuite les intégrer dans l'encyclopédie commerciale. Malgré le manque d’enthousiasme de son employeur Jimmy Wales[82], Sanger mit ses idées en application, et c'est ainsi que l’histoire de Wikipédia[83] commença, avec un tout premier site en anglais.
C’était le 15 janvier 2001, précisément le même mois où Richard Stallman mit en ligne son propre projet d’encyclopédie libre et universelle, qu'il souhaitait intituler GNUPedia. Étonnamment, les noms de domaine gnupedia .com .net et .org avaient déjà été enregistrés au nom de Jimmy Wales[84], ce qui obligea Stallman à rebaptiser son projet GNE. Ce fait est d'autant plus surprenant que Wales affirma des années plus tard[85] : « n’avoir eu aucune connaissance directe de l’essai de Stallman lorsqu’il s’est lancé dans son projet d’encyclopédie »[86].
Le site GNE ne ressemblait cependant pas vraiment à une encyclopédie, mais plutôt à un blog collectif[87] ou une base de connaissances[88], tandis que la page d’accueil du projet précisait clairement qu’il s’agissait d’une bibliothèque d’opinions[89]. Quant à sa modération, elle avait demandé d'engager un employé, car elle s'est avérée bien plus compliquée que prévu. À côté de cela, et probablement grâce aux spécificités de l’environnement wiki et aux soutiens apportés par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia réussit à mettre en place une organisation efficace au sein d'une communauté d'éditeurs grandissante.


Peut-être en raison de la concurrence libre faite par le projet GNE, Jimmy Wales décida d'abandonner le copyright que Bomis détenait sur son encyclopédie commerciale Nupedia, pour le remplacer par une licence Nupedia Open Content[90]. Peu de temps après, il décida finalement d'adopter la licence de documentation libre GNU conçue pour protéger les textes de documentation des logiciels libres. Ce dernier choix fut une stratégie payante, puisque cela incita Richard Stallman à transférer tout le contenu de son projet GNE vers Nupedia, et à encourager tout le monde à contribuer sur Wikipédia[91].
Parmi les autres actions de Jimmy Wales qui ont contribué au succès de Wikipédia, il y eu cette idée d'ouvrir le projet aux « gens ordinaires[92] ». C’était un choix qui s’opposait aux idéaux de Larry Sanger, qui de loin préférait le modèle de Nupedia avec son système de relecture par des experts. Cependant, Jimmy Wales, en tant qu'homme d’affaires, visait une croissance plus rapide du contenu de l'encyclopédie[85].
Cette croissance ne s'est toutefois pas faite sans difficulté. Le 26 février 2002 en effet, l'Enciclopedia Libre Universal en Español, un projet dissident du projet Wikipédia, fit son apparition. Ce choix communautaire était une réaction à de la censure, l'existence d'une ligne éditoriale et la possibilité d'inclure des publicités au sein des projets Wikipédia[93]. Cet évènement suscita beaucoup de remises en question parmi les bénévoles actif dans le projet et Jimmy Wales renonça finalement à l'usage de la publicité qui réduisait fortement ses visions en matière de recherche de profit.
Cet évènement est survenu en plein éclatement de la bulle spéculative Internet et du Krach boursier de 2001-2002, qui plaçaient la société Bomis dans des difficultés financières et dans l'incapacité de payer le salaire de son employé Larry Sanger. En mars 2002, et après un mois d’activité bénévole, l’ex-employé décida alors de quitter les fonctions qu'il occupait au sein de Nupedia et de Wikipédia[94]. Avec le seul soutien de Jimmy Wales, les deux encyclopédies purent toutefois poursuivre leurs développements, toujours avec le concours d'experts dans Nupedia et d'une communauté bénévole au niveau de Wikipédia. Cependant, en septembre 2003, vu l'écart qui se creusait entre les deux projets, l'encyclopédie Nupedia fut fermée, et ses quelques dizaines d'articles transférés vers les milliers d'autres que comprenait déjà le projet Wikipédia.
Trois ans plus tard, Larry Sanger n’avait pas dit son dernier mot. En septembre 2006, il décida en effet de lancer sur fonds propres une encyclopédie intitulée Citizendium. Cette plateforme écrite en anglais uniquement et toujours active à ce jour, repose sur un système d’expertise, dans lequel les contributrices et les contributeurs doivent déclarer leur identité réelle. En avril 2026 cependant, Citizendium reprenait moins de 2000 articles[95], tout avancement confondu, tandis que le projet Wikipédia en anglais en regroupait déjà plus de 7 millions[96]
Voici donc comment est née la plus grande encyclopédie au monde, dont la taille et la visibilité n'avaient jamais été égalées auparavant. Une encyclopédie qui, de plus, s'est rapidement déclinée en de nombreuses versions linguistiques, à l'instar de sa version francophone, lancée moins de quatre mois après le projet original en anglais[97]. Toutes ces versions ont formé les premières bases d’une organisation mondiale, bientôt chapeautée par une fondation. Avant cela, d'autres projets pédagogiques et collaboratifs ont vu le jour au côté de Wikipédia. Intitulés « projets frères », ceux-ci se constituent à leur tour, en de nombreuses versions linguistiques, tout en poursuivant le processus de création du mouvement Wikimédia.
L'arrivée des projets frères
Dans le but de développer des contenus pédagogiques qui ne trouvaient pas leur place dans Wikipédia, d’autres projets pédagogiques et collaboratifs ont vu le jour, pour former ce que l'on appelle couramment aujourd'hui : l’écosystème Wikimedia. La naissance de tous ces projets, ainsi que les évènements importants qui ont contribué au développement du mouvement, ont été repris dans une ligne du temps réalisée par Guillaume Paumier à l’occasion du dixième anniversaire de Wikipédia. Grâce à ce graphique, on peut voir en détail l'évolution du nombre de projets, de versions linguistiques, de contributeurs et d'articles, et se faire ainsi une idée sur la vitesse à laquelle s'est développé le mouvement Wikimédia.

Parmi tous les projets frères de Wikipédia, le premier apparu fut Méta-Wiki, une plateforme de référence pour centraliser la gestion de l'ensemble des sites web hébergés par la fondation Wikimédia. Dans un premier temps, cet espace communautaire en ligne a répondu à la nécessité de traiter en un seul lieu les questions communes aux différentes versions linguistiques de Wikipédia. Aujourd'hui, le site web est le principal endroit de coordination et de gestion de l'ensemble du mouvement Wikimédia. On y retrouve énormément d'informations au sujet des projets en ligne, et peut-être plus encore, concernant la Fondation et les organismes affiliés.
Après Méta-Wiki, sept autres projets de partage de la connaissance ont fait leur apparition, avant d'être déclinés à leur tour en plusieurs versions linguistiques. Tous ces projets émergent en général sur l’initiative d’un petit groupe de personnes actives au sein d’un projet préexistant. Ce fut le cas du projet Wiktionnaire en anglais, le deuxième projet à voir le jour après Méta-Wiki, en décembre 2002, soit deux ans avant la version francophone apparue en mars 2004[98].
Il est intéressant d'observer que la version francophone du Wiktionnaire n’a pas été créée à partir du projet anglophone, mais bien depuis le projet Wikipédia en français. D'ailleurs, on peut retrouver dans les archives de ce dernier projet, tout un débat concernant la pertinence de cette création, dont voici un extrait.
En fait, ce qui me peine vraiment avec le projet Wiktionary, c’est que alors qu’on essaie de rassembler les gens (pas facile) pour créer une sorte de tour de Babel de la connaissance (tâche bien longue et difficile), ce nouveau projet va disperser les énergies pour une raison qui ne me semble pas valable. C’est la création de Wiktionary qui va créer des redondances. À mon avis il existera rapidement des pages sur le même mot, mais ne contenant pas les mêmes informations. Pour quelle raison ces connaissances devraient-elles être séparées ? Les encyclopédies sur papier devaient faire des choix à cause du manque de place, mais nous, pourquoi le ferions-nous ??? "Wikipédia n’est pas un dictionnaire" n’est pas un argument à mon avis... si vraiment c’était pas un dictionnaire, il faudrait virer tout un tas d’article. Je ne comprends vraiment pas cette volonté de séparer la connaissance entre ce qui est "encyclopédique" et ce qui n’est "qu’une définition".
[Réponse]
Pour moi ce qu’est Wiktionary, c’est une partie de Wikipédia s’intéressant plus particulièrement aux aspects linguistiques des mots. La différence que je verrais entre la partie dictionnaire de Wikipédia et sa partie dite encyclopédique, c’est que la partie dictionnaire s’intéresserait au sens des mots eux-mêmes alors que la partie encyclopédie s’attache plus à faire ressortir un état des connaissances à un moment donné. Le pourquoi de la séparation d’avec la partie encyclopédie tient plus à des raisons techniques qu’à une volonté de monter un projet indépendant, en effet, à mon humble avis, un dictionnaire nécessite une plus grande rigueur (de présentation) qu’une encyclopédie. Ceci entraîne beaucoup de problème et entre autres le choix de la mise en forme des articles du dictionnaire.[99]
Créer un nouveau projet, c’est effectivement créer un nouveau site web, qui devra faire l’objet d’une nouvelle gestion, tant pour les serveurs de la Fondation, que pour la nouvelle communauté de contributeurs. L’importation de pages d’un projet à l'autre ou la traduction de celles-ci sont bien sûr toujours possibles, mais cela duplique alors aussi la maintenance et les mises à jour. Le choix de scinder un projet, en faveur d’une plus grande liberté, comporte donc certains coûts humains et financiers.
Ce prix à payer n'a pour autant pas empêché le projet anglophone Wikibooks de faire son apparition le 10 juin 2003, soit près d’un an avant Wikilivres, la version francophone du projet, apparue le 22 juillet 2004. Cette dernière création avait de nouveau été débattue au sein de la communauté Wikipédia en français, et non pas dans le Wikibooks en anglais. Quant à l'objectif commun aux deux projets linguistiques, il était de créer une « bibliothèque de livres pédagogiques libres que chacun peut améliorer »[100].
Environ un an après la création du projet en anglais, un nouvel espace de noms intitulé Wikijunior fut mis en place au sein de la bibliothèque en ligne. Ce sous-projet avait été créé pour répondre à un financement de la fondation Beck, qui cherchait à promouvoir la production de nouvelles littératures pour des enfants de huit à onze ans[101]. Peu de temps après, cette tranche d’âge fut toutefois élargie de zéro à douze ans au niveau du projet francophone, quand le sous-projet y fut adopté[102].
Ces deux évènements témoignent ainsi qu'il est toujours possible qu'un sous-projet apparaisse dans un projet Wikimédia. Comme autre exemple, il y a aussi le WikiJournal, un sous-projet développé au sein du projet Wikiversité en anglais et qui reçu le prix de l’Open Publishing Awards en 2019[103]. Une demande fut faite pour qu'il puisse bénéficier d'un nouveau site web dans le but de pouvoir se développer en dehors de Wikiversité. Malheureusement pour les initiateurs, la demande est restée sans suite jusqu'à ce jour[104], après que le conseil d’administration de la Fondation, chargé de répondre à leur demande, considéra que le projet n’était pas suffisamment abouti.
Il faut savoir qu'avant cela, le projet Wikiversité, dans lequel est né Wikijournal, avait lui-même été un sous-projet du projet Wikibook[105]. Initialement, il visait à « créer une communauté de personnes qui se soutiennent mutuellement dans leurs efforts éducatifs[106] »[107]. Cependant, en août 2005, une longue discussion remit en question l’existence du sous-projet Wikiversité dans Wikibooks. Au terme de celle-ci, la décision fut prise de transférer Wikiversité et son contenu sur le site Méta-Wiki[108], là où de nouvelles discussions ont abouti à l’idée de faire de Wikiversité un nouveau projet indépendant[109].
Déjà à l'époque, le conseil d’administration de la Fondation Wikimédia se montrait réticent à l'ouverture de nouveaux projets, et sa réaction fut de demander l'ouverture d'un sondage au sein de la communauté. Celui-ci devait rassembler une majorité des deux tiers en faveur de l'ouverture du nouveau site web[110]. Un résultat qui fut finalement obtenu, mais pas sans de longs débats, dont voici un extrait[108].
La principale raison pour laquelle la Fondation Wikimédia ne veut pas "lâcher le morceau" est une simple question de bureaucratie et la crainte que le projet ne devienne une autre Wikispecies [un projet de répertoire du vivant]. Wikispecies est une idée cool, mais les "fondateurs" du projet se sont dégonflés à mi-chemin de la mise en place du contenu et ont décidé de faire une révision majeure qui a pris plus de temps que ce que tout le monde était prêt à mettre.
Le même problème s’applique à Wikiversity en ce qui concerne la Fondation, parce que les objectifs et les buts de ce projet ne sont pas clairement définis, et il semble que les participants essaient de mordre plus qu’ils ne peuvent mâcher en proposant une université de recherche multi-collèges entière (avec un statut de recherche et une accréditation) à former de toutes pièces plutôt qu’un simple centre d’éducation pour adultes avec quelques classes.[111]
En novembre 2005 et malgré les résultats du sondage, l'indépendance du projet Wikiversité ne fut toutefois pas acceptée par cinq membres du conseil. Ceux-ci réclamaient une « réécriture de la proposition pour en exclure la remise de titre de compétence, la conduite de cours en ligne, et de clarifier le concept de plate-forme e-learning[112] »[113]. Quand ces rectifications furent faites, le projet bénéficia d'une période d’essai de plusieurs mois, jusqu'à ce que les amendements apportés au projet de départ soient enfin acceptés, le 31 juillet 2006. Ce long temps d'attente était justifié par la création du special projects committee[114], qui, jusqu'en décembre 2021, fut chargé de soulager le conseil d’administration de la fondation, par rapport aux demandes de création de nouveaux projets Wikimédia[115].
Un nouveau site, nommé Beta-Wikiversity, fut ainsi créé pour assister le lancement des différentes versions linguistiques de Wikiversité[116]. Durant six mois, son premier objectif a d'abord été l'élaboration des lignes directrices concernant la potentialité de produire des recherches collaboratives au sein du projet[117]. Par la suite, chaque nouvelle version linguistique, développée dans le projet Beta, devait avoir plus de 10 modifications par mois, réalisées par au moins trois personnes distinctes, avant de pouvoir bénéficier de son propre site web.
À l'image de Beta-Wikiversity, le projet Wikisource[118] possède lui aussi un site indépendant pour lancer ces nouvelles déclinaisons linguistiques. Tandis que pour tous les autres projets pédagogiques, ce lancement s'effectue sur la plateforme Wikimedia Incubator[119], créée à la même époque que Beta-Wikiversity. Cela ne concerne pas les nouveaux projets, dont les origines et processus de création peuvent varier, même si dans tous les cas, leurs lancements doivent faire l'objet d'une acceptation par le conseil d'administration de la Fondation Wikimédia.
Le projet Wikivoyage, par exemple, fut initialement créé en 2003 dans un Wiki extérieur au mouvement Wikimédia, là où il portait le nom de Wikitravel[120]. Comme cela arrive parfois, ce projet sans but lucratif fut acheté par une entreprise commerciale en 2006. Mais en raison du changement de gouvernance et de l'apparition de publicités, une scission est apparue au sein de la communauté d’éditeurs. Les personnes désireuses de quitter Wikitravel lancèrent alors un nouveau site appelé Wikivoyage, qui reçut en 2007, le Webby Award du meilleur guide de voyage Internet[121].
L'intégration de Wikivoyage dans l'écosystème Wikimédia n'a cependant été faite qu'en 2012, à la suite d'un appel à commentaires durant lequel 540 personnes furent en faveur de l’intégration du projet, 153 contre, pendant que 6 restèrent sans avis [122]. Comme cette nouvelle déclencha une migration importante depuis Wikitravel vers Wikivoyage, une plainte fut déposée par la société commerciale en charge du premier projet. Celle-ci fut toutefois rejetée et le projet Wikivoyage continua à prendre de l’ampleur au sein du mouvement Wikimédia, avec la création de nouvelles versions linguistiques[123].
Le cas de Wikivoyage apparait toutefois comme une exception, car en général les nouveaux projets émergent des centaines de candidatures déposées sur le projet Méta-Wiki[124]. Celles-ci se soldent bien souvent par un refus, comme ce fut le cas pour le projet WikiLang dont le but était de lancer un laboratoire linguistique[125]. Quelques rares projets ont pourtant la chance d'être élus. Ce fut notamment le cas en octobre 2012, avec le lancement de la base de données structurée et sémantique Wikidata et de ses extensions Wikibase, ou plus récemment, en 2020, avec l'arrivée du projet Abstract Wikipedia[126] et Wikifunctions[127].
Sans vouloir entrer dans les détails, il est intéressant de savoir que l'interconnexion entre ces trois projets permet de traduire automatiquement des articles encyclopédiques dans tous les langages naturels pris en charge par le mouvement Wikimédia. Plus précisément, les phrases des articles publiées sur Abstract Wikipédia, sont formulées par des fonctions informatiques produites dans le projet Wikifunctions, dans le but de traiter les informations de la base de données sémantique Wikidata. Autrement dit, un article dans Abstract Wikipédia ne possède qu'une seule page pour toutes les langues, pareillement aux pages d'entités de Wikidata, qui ont pour titre une lettre suivie d'un chiffre[128].
À la suite de ces explications, on observe donc que ce n'est pas la complexité qui détermine le refus projet, mais plutôt une série de critères comparables à ceux retenus pour supprimer des projets ou versions linguistiques déjà existants. À ce propos, il existe sur Méta-Wiki une liste mise à jour des différents sites hébergés par la Fondation Wikimédia dont l'existence est remise en cause[129]. Dans celle-ci, on retrouve essentiellement des versions linguistiques de projets qui n’ont pas réussi à poursuivre leurs développements, bien qu'un projet entier soit toujours susceptible d'être mis à l'arrêt. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé aux 31 versions linguistiques du projet Wikinews, qui en date du 4 mai 2026, soit 22 ans après le lancement du site anglophone, sont accessibles en mode lecture uniquement[130].
Dans le cas de Wikinews, ce fut le manque d'activité qui apparut comme principale justification de la suspension du projet. Cependant, d'autres raisons pourraient être invoquées, comme le prouve cet épisode de 2005, où, peu de temps après son lancement, la version francophone du recueil de citations Wikiquote a bien risqué de disparaitre. Le projet fut effectivement accusé d’avoir récupéré le contenu d’une base de données soumise à un droit d’auteur restrictif et incompatible avec la licence Creative Commons appliquée sur l’ensemble des projets pédagogiques Wikimédia. Lorsqu'une plainte fut adressée à l’association Wikimédia France, pour être ensuite relayée sur le site Méta-Wiki, il fut bien question de fermer le projet[131]. Après de longues discussions, celui-ci fut maintenu, mais avec pour conditions de repartir de zéro, et d’établir une charte pour garantir la traçabilité des citations reprises par le projet[132].
Voici donc de quoi se faire une idée sur la manière dont les projets pédagogiques et leurs déclinaisons linguistiques apparaissent et disparaissent au sein du mouvement. Les exemples repris ci-dessus suffisent effectivement pour comprendre les principes généraux qui sous-tendent leurs créations. En dehors de Méta-Wiki, Wikidata, Wikifunctions, Abstract Wikipédia et Wikimedia Commons, qui ne sont pas des projets de contenu pédagogique à proprement parler, tous les autres projets semblent effectivement provenir d’un désir de spécialisation d’un projet préexistant.
L'idée est généralement débattue dans un projet de même langue, avant de relayer la discussion vers le site Méta-Wiki. Si le projet y est jugé pertinent, il fait alors l'objet d'une candidature qui doit actuellement être soumise au groupe de travail des projets frères du comité des affaires communautaires de la Fondation Wikimédia. Quant aux nouvelles versions linguistiques, elles doivent être aujourd'hui soumises à l'approbation du comité des langues, avant d'être testées sur les plateformes Incubator, Beta-Wikiversité ou Wikisource Multilingue, dans le but de bénéficier d’un site web indépendant.
Voici donc pour ce qui est des sites Wikimédia, mais avant d'en finir, nous devons encore parler des sites qui ont un lien avec le mot Wiki, soit par leur nom, soit par le logiciel utilisé. En 2024 en effet, plus de 22 600 d'entre eux étaient répertoriés, dont plus de 95 % sans aucun lien avec le mouvement Wikimédia, en dehors du fait, peut-être, qu’ils utilisaient le logiciel MediaWiki développé par la Fondation Wikimédia[133].
WikiLeaks par exemple, créé par Julian Assange dans le but de publier des documents classifiés provenant de sources anonymes, n’est ni un projet Wikimédia, ni un site collaboratif. Quant au recueil universel et multilingue de guides illustrés WikiHow, si celui-ci fonctionne pour sa part de manière collaborative et avec le logiciel MediaWiki[134], il n'a pourtant aucun lien avec le mouvement Wikimédia. D'ailleurs, son ergonomie, radicalement différente de celle des projets Wikimédia, permet de le comprendre au premier coup d’œil.
En revanche, Wikimini, l'encyclopédie libre pour les enfants, a une apparence tout à fait comparable à celle des projets Wikimédia, alors que le projet n’a jamais été accepté par la Fondation. Quant aux projets WikiTribune et Fandom, l'ambiguïté qu'ils entretiennent avec le mouvement est d'autant plus grande qu'ils ont été créés par Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia et de la Fondation Wikimédia[135]. Cependant, comme ce sont des projets commerciaux, ils ne peuvent en aucun cas être soutenus par une fondation sans but lucratif.
Au terme de cette présentation, il ne reste plus qu'à signaler que le mouvement Wikimédia ne fut conscientisé que tardivement par rapport à l'apparition des projets Wikimédia et de leurs différentes versions linguistiques. Pour qu'un sentiment de collectivité se manifeste entre tous ceux-ci, il fallut certainement attendre qu'une coordination se développe sur la plateforme Méta-Wiki, mais également que de nombreuses rencontres et associations apparaissent en dehors de l'espace numérique. En ce sens, la naissance du mouvement ne fut pas un événement ponctuel, mais plutôt la réalisation d’un long processus de conscientisation.
| Meta-Wiki | Ligne du temps | Vidéo projets frères |
La conscientisation du mouvement
Avant d'aborder la question de la conscientisation du mouvement, il peut être intéressant de découvrir l'origine étymologique du mot « Wikimédia ». Celui-ci est un mot-valise composé du suffixe « média » et du préfixe « wiki » que l’on doit à cette expression hawaïenne « wiki wiki », qui se traduit en français par l'expression : « vite, vite »[136]. Celle-ci fut récupérée une première fois par Ward Cunningham, le créateur du premier moteur Wiki, avant d'être réutilisée dans les noms inventés pour d'autres logiciels de cette même famille. UseModWiki en est un bel exemple, puisqu'il fut le premier programme utilisé par la firme Bomis pour héberger son projet d’encyclopédie collaborative. Raison pour laquelle, sans doute, le terme « wiki » fut utilisé pour créer le mot Wikipédia, en l'associant au suffixe « pedia » qui fait référence au mot anglais encyclopedia, selon un principe qui fut ensuite repris pour tous les autres projets du mouvement.

Le mot Wikimédia, pour sa part, n’est apparu que le seize mars 2003, lors d’une discussion concernant la déclinaison possible de l’encyclopédie en d’autres types de projets éditoriaux participatifs. Durant celle-ci, l’écrivain américain Sheldon Rampton eu l’idée d’associer au terme wiki à celui de « média », afin de mettre en évidence la variété des médias produits et partagés par Wikipédia et ses projets frères[137]. Toutefois, c'est seulement en juin 2008 que Florence Devouard, présidente de la Fondation à cette époque, associe le mot Wikimédia à un mouvement social qu’elle voyait apparaître au sein des projets Wikimédia et de leurs communautés d'usagers.
Affirmer pour autant que ce moment précis coïncide avec la naissance du mouvement Wikimédia serait quelque peu arbitraire. Car si l’on peut déterminer plus ou moins facilement l’apparition d’une expression dans des archives, tout le monde sait qu’un mouvement social ne se forme pas en un seul instant. Dans le contexte du mouvement Wikimédia, sa naissance est bien sûr liée à celle du projet Wikipédia, mais également à tout ce qui permit la création de cette encyclopédie libre. Dans une autre perspective encore, on peut dater l'apparition du mouvement Wikimédia au 20 juin 2003[138], date de la création de la fondation qui porte le même nom. Ou pourquoi pas, associer la création du mouvement à la mise en ligne de la plate-forme Méta-Wiki, qui en représente le principal lieu de coordination.
Quoi qu’il en soit, l’expression « Wikimedia movement » est bien apparue en juin 2008, sous la plume de Florence Devouard. Cela s'est passé sur la liste de diffusion de la Fondation et peu de temps avant qu'elle quitte son poste de présidente[139]. Dans son message, elle partageait l'idée de placer sous le nom de domaine Wikimedia.org un site vitrine de présentation du mouvement Wikimédia qu'elle concevait de la sorte[140].
Le mouvement Wikimédia, comme je l’entends est
– une collection de valeurs partagées par les individus (liberté d’expression, connaissance pour tous, partage communautaire, etc.)
– un ensemble d’activités (conférences, ateliers, wikiacadémies, etc.)
– un ensemble d’organisations (Wikimedia Foundation, Wikimedia Allemagne, Wikimedia Taïwan, etc.), ainsi que quelques électrons libres (individus sans chapitres) et des organisations aux vues similaires[141]
Avec autant de détails et d'explications, un tel message ne pouvait qu'accélérer la prise de conscience au sein du mouvement. Dans tous les cas, il mettait en évidence que les personnes actives dans les projets éditoriaux en ligne ou dans les organismes affiliés, faisaient partie de ce que Ralf Dahrendorf appelle un « quasi-groupe[142] ». Ou autrement dit, un ensemble d’individus qui ont un mode de vie semblable, une culture commune, mais dont les points communs ne gravitent pas autour d’une prise de conscience de leur position commune dans la relation d’autorité[143].
Suite à la naissance du projet Wikipédia et de nombreux projets frères, une dizaine d’années a donc été nécessaire pour que le mouvement Wikimédia prenne conscience de son existence. Aujourd’hui encore, et comme cela a déjà été vu, de nombreuses personnes actives dans les projets pédagogiques ne réalisent toujours pas qu’elles participent aux activités d’un mouvement social. Cela, contrairement aux personnes investies dans les activités en présentiel organisées au sein du mouvement, qui sont généralement plus conscientes de leur engagement. C’est là une raison de croire que le développement de la Fondation Wikimédia et de ses organismes affiliés a joué un rôle important dans l'apparition d'un sentiment d’appartenance.
La création des organismes affiliés
Si c’est grâce à l’arrivée des groupes et des organismes affiliés à la Fondation Wikimédia que l’idée d’un mouvement apparut autour des projets Wikimédia, il est alors intéressant d’en décrire aussi les processus de création. Mais puisque cela représente plusieurs centaines d’instances, présenter l’histoire de chacune d’entre elles serait une entreprise beaucoup trop fastidieuse.
De plus, s’il existe énormément d’archives numériques concernant la naissance des sites Wikimédia, ce n’est pas le cas pour ces organismes affiliés. Un bon nombre de ceux-ci se sont effectivement formés durant des rencontres ou des réunions hors ligne qui n'ont fait l’objet d’aucun enregistrement. Du reste, une bonne part des échanges effectués au sein de ces associations s'organise par des canaux de communication privés auxquels seuls les membres actifs ont accès.
Puisque je suis l'un des membres fondateurs, je me limiterai donc ici à parler de l’association Wikimédia Belgique. Celle-ci fut fondée le huit octobre 2014 en tant qu’association sans but lucratif, avant d'être reconnue le six août 2015 par le conseil d’administration de la Fondation[144]. Après plus de trois ans d’activités et de rencontres[145] et sous l’impulsion de Maarten Deneckere qui assuma le premier mandat de présidence, nous étions 8 personnes à signer la première version des statuts de l’association[146].
Jusqu’à ce jour, l’objet social de Wikimedia Belgique est d'« impliquer tout un chacun dans la connaissance libre[147] ». Contrairement à l'association Wikimédia Deutchland, la première à voir le jour en 2004 et qui rassemblait déjà en 2021 plus de 85 000 membres et près de 150 employés[148], l’association belge n'a qu'une seule employée et 150 membres en 2025[149].

Avant d’être reconnues par le comité d’affiliations chargé de seconder le conseil d’administration de la Fondation, toutes les associations nationales, dites « chapters » en anglais, doivent réaliser un bon nombre de démarches. Celles-ci consistent à répondre à un ensemble de prérequis qui ont évolué suite à la création d'un comité décisionnel en avril 2006[150]. Ces obligations diffèrent entre les groupes d’utilisateurs et d'utilisatrices et les associations locales ou thématiques. Parmi ceux-ci, on retrouve toutefois : un nombre minimum de membres et de référents, une mission et un règlement d’ordre intérieur conformes aux attentes du mouvement, la remise de plans et de rapports d’activités annuels, etc.[151].
On comprend donc qu’il n’est pas évident de créer une nouvelle instance au sein du mouvement. Pour bénéficier du soutien logistique et financier de la Fondation réservé aux organismes affiliés, c’est ainsi toute une série de rapports qu’il faut alors transmettre à divers comités et commissions chargés de leurs évaluations. Cela représente une quantité de tâches administratives qu’il n’est pas toujours facile d’assumer, surtout lorsque les membres de l’organisme affilié sont tous des bénévoles. D’où sans doute cette régulière disparition d’affiliations, pendant que d’autres se créent ou réapparaissent en fonction des énergies et du dynamisme disponibles dans les équipes.
Les activités liées à la récolte et à la redistribution des dons offerts au mouvement, ainsi que les autorisations d’usage de marques déposées, contrastent donc avec les valeurs de libre partage et d’autonomie décrites dans les projets pédagogiques. Cela semble confirmer que la partie hors ligne du mouvement est plus influencée par les habitudes d’un système économique dominant, contrairement à la partie en ligne qui semble plus fidèle à l’héritage de la contre-culture.
L'héritage d'une contre-culture


Au terme de cette première partie d’ouvrage, il devient évident que la révolution numérique, que l’on considère généralement comme une révolution technique, fut aussi, et peut-être avant tout, une révolution sociale et culturelle. Quant à l'histoire de Wikimédia, reprise ici depuis les origines de son encyclopédie jusqu'à l'apparition de ses organismes affiliés, elle nous fit découvrir comment les idées de la contre-culture des années 1960 furent transmises au mouvement.
Si un doute persistait encore, rappelons-nous que Richard Stallman, celui qui a créé le concept d'encyclopédie libre, fut désigné par certains comme le gourou de la contre-culture hacker [152] et le père du système d’exploitation hippie [153]. Quant à la culture hippie, n'est-il pas troublant de constater que le renversement de son logo ressemble étrangement à celui du mouvement Wikimédia ?
Incontestablement et au travers du mouvement des logiciels libres, le mouvement Wikimédia a donc bien hérité des valeurs produites par les mouvements sociaux des années 60. Des valeurs qui aujourd'hui contrastent fortement avec la marchandisation et la capitalisation du monde, dont l'espace web ne fait jamais que refléter ce qui se passe dans le reste de la société humaine. Un phénomène qui ne date pas d'hier, puisqu'en 2008, André Gorz, ce philosophe parmi les pères de la décroissance [154] et théoricien de l’écologie politique [155], constatait déjà que :
La lutte engagée entre les "logiciels propriétaires" et les "logiciels libres" [...] a été le coup d’envoi du conflit central de l’époque. Il s’étend et se prolonge dans la lutte contre la marchandisation de richesses premières – la terre, les semences, le génome, les biens culturels, les savoirs et compétences communs, constitutifs de la culture du quotidien et qui sont les préalables de l’existence d’une société. De la tournure que prendra cette lutte dépend la forme civilisée ou barbare que prendra la sortie du capitalisme. [156]

Dans cette lutte et avec le seul nom de domaine non commercial parmi le top 100 des sites web les plus fréquentés [157], le mouvement Wikimédia représente donc bien un des derniers lieux de liberté, de partage et d'équité. Sans compter qu'au-delà du code informatique, s’il y a bien une chose que l'on cherche à marchandiser et à transformer, c’est sans aucun doute le savoir. Un savoir qui, de plus, se décline en information, lorsqu'il s'agit de récolter des données relatives à l’identité et aux comportements des utilisateurs et des utilisatrices d'Internet. Un « nouvel or noir », diront certains, alors que d’autres préfèrent parler de « capitalisme 3.0 » [158] ou encore de « capitalisme de surveillance » [159][160].
Évidemment, les enjeux de cette lutte sont difficiles à comprendre. La complexité de l’infrastructure informatique, mais également le fait que tout cela s'inscrit dans une révolution que Rémy Rieffel décrit comme « instable et ambivalente, simultanément porteuse de promesse, et lourde de menaces », ne facilitent pas les choses. Cela d'autant plus que tout cela se place « dans un contexte où s’affrontent des valeurs d’émancipation, et d’ouverture d’un côté et des stratégies de contrôle et de domination de l’autre » [161].
En fait d’ambivalence, il est surprenant, par exemple, d'apprendre que Jimmy Wales est adepte de l’objectivisme, alors qu'il fut fondateur du projet Wikipédia et qu'il transféra les avoirs de sa société à la fondation Wikimédia. Aurait-il oublié par moment que la philosophie objectiviste présente le capitalisme, comme une forme idéale d’organisation de la société [162], et la poursuite de l’égoïsme rationnel, comme une bonne intention morale ? [163]. Quant à l'instabilité du numérique, remémorons-nous les appels répétés de Tim Berners-Lee au sujet de la « redécentralisation » [164] et la « régulation » [165] d'un espace web qu'il avait conçu dans un esprit tout à fait opposé. Et les pionniers d'Internet, à quoi pensent-ils en observant que leur création est utilisée par des milliards d’objets connectés qui commercialisent des données privées pour un bénéfice annuel de plus de 2.6 milliards d’euros ? [166]
Quant à la question du contrôle et au-delà de ce qui est opéré par les GAFAM, c'est bien sûr au niveau des États qu'il faut porter son attention. Face à un mouvement qui veut s’émanciper des contrôles étatiques, plusieurs gouvernements ont déjà censuré Wikipédia et parfois les projets frères. Ce fut le cas dans plus de 18 pays comme la Turquie, la Russie, l'Iran, mais également le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, et même de manière permanente en Chine, depuis 2004 [167].
Dans certains contextes, des procédures juridiques ont été utilisées pour intimider les membres du mouvement. C'est arrivé en France lorsque le directeur de l'association Wikimédia fut menacé de poursuites pénales par la Direction Centrale du Renseignement Intérieur, après un refus de supprimer un article qui traitait d’une station militaire dans Wikipédia [168]. Un épisode peu dramatique à la décision de l'État biélorusse de condamner Mark Bernstein à quinze jours de prison assortis de trois ans d’assignation à résidence, pour des propos tenus au sujet de la guerre en Ukraine [169]. Sans oublier qu'aux États-Unis, ce sont les conservateurs au pouvoir qui veulent la peau de Wikipédia en cherchant à obtenir l'identité réelle de certains contributeurs [170].
Heureusement, rien est figé dans le temps. Si l’espace Web est aujourd'hui le terrain de jeu d'entreprises commerciales, à l’image des GAFAM, BATX, NATU et autres géants du web accusés d'abus de position dominante, rien ne dit que les choses ne changeront jamais. À l'image du projet commercial Nupedia qui aboutit à la création de Wikipédia et de la Fondation Wikimédia, certains projets à prétentions commerciales peuvent étonnamment donner naissance à des projets de partage sans but lucratif. C'est d'ailleurs précisément ce qui s'est produit pour le logiciel Firefox développé par la fondation Mozilla, après le placement sous licence libre du navigateur web de la société Netscape Communications après sa faillite.
Dans un autre contexte, observons aussi que le succès commercial de la messagerie instantanée MSN Messenger a servi d'inspiration à de nombreux autres succès commerciaux parmi les réseaux sociaux apparus sur le web. Tandis que parrallèlement à cela, un succès non commercial tel que le projet Wikipédia, a inspiré d’autres projets collaboratifs sans but lucratif parmi lesquels figure le projet OpenStreetMap dédié à la cartographie du monde sous licence libre.

Au niveau du contrôle étatique, pensons à présent à la figure emblématique du lanceur ou de la lanceuse d’alerte, qui finalement est idéologiquement proche des figures contestataires apparues au sein de la contre-culture des années 1960. Ne peut-on pas associer à ces lanceurs des éditeurs des projets Wikimédia tels que Aaron Swartz, Bassel Khartabil, Pavel Pernikov, Ihor Kostenko ou Mark Bernstein, qui ont sacrifié leur vie ou leur liberté pour défendre les valeurs de la transparence et du libre partage propre au mouvement ? D'une manière comparable à Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning, ne peut-on pas dire d’eux qu’ils « ont perdu leur liberté pour défendre la nôtre » [171].
Comme cela fut présenté dans l'introduction de cet ouvrage, une alerte peut aussi prendre la forme d'un appel à commentaires en réaction à une décision prise par la Fondation Wikimédia. D'autres exemples de ce type existent d'ailleurs dans le mouvement et souvent en raison d'une proximité ou d'un mimétisme trop grand entre les organisations hors ligne du mouvement et le système économique marchand[172].
Les règles et les valeurs entretenues dans la sphère hors ligne du mouvement ne plaisent donc pas toujours aux membres des communautés en ligne, qui possèdent aussi pour leur part leurs propres règles et des recommandations au niveau éditorial. Ce qui n'empêche pas non plus, à d'autres occasions, que l'ensemble du mouvement se mette d'accord, comme ce fut le cas lors du long processus qui aboutit à l'adoption d'un code de conduite universel. Un code qui détermine le « référentiel minimum des comportements acceptables et inacceptables » dans toutes les sphères du mouvement, qu'elles soient en ligne ou hors ligne [173].
D'un « bazar libertaire » [174] en apparence, c'est finalement vers l'héritage de toute une idéologie décrite par Steven Levy dans son ouvrage L’Éthique des hackers[175] qu'il faut revenir. Car dès la création de Wikipédia en 2001, c'est en réalité tout une structure complexe et terriblement organisée qui s'est mise en place au sein du mouvement Wikimédia. Ce qui n'empêche finalement en rien le développement du partage, de l'ouverture, de la transparence, de la liberté et même de l'autonomie, comme nous allons le découvrir dans la deuxième partie de ce livre.
Avant cela, ce qu'a démontré cette première partie d'ouvrage, c'est qu'il perdure au sein de Wikimédia, comme dans bien d'autres endroits, une alternative viable et même très efficace à la marchandisation et à « l’interférence du gouvernement et des grandes sociétés » [176]. Cette alternative se fonde sur le partage, la liberté et l'équité, pour imaginer autrement un monde toujours plus global et numérique.
Deuxième partie : Cosmographie du mouvement Wikimédia


Voici venu le moment de faire une présentation « cosmographique » de Wikimédia, ou pour le dire autrement, de présenter une sorte d’organigramme du mouvement en s’inspirant du mot « galaxie », utilisée lors du dixième anniversaire du projet Wikipédia[178].
La découverte de cette galaxie débuta pour ma part, quand j’ai commencé à surfer d’un projet Wikimédia à l’autre, avec l’intention de découvrir tout ce qui se cache dans l’ombre de la planète Wikipédia. Après quoi, il me restait encore à découvrir toute la partie hors ligne du mouvement. Ce que je fis à partir du dix octobre 2011, en rejoignant les membres fondateurs de l’association Wikimédia Belgique[179].
Lors de ces aventures, j’ai découvert que les activités hors ligne et en ligne du mouvement évoluaient dans deux sphères et environnements propices à une organisation et des comportements parfois très divergents[180]. Certaines dissonances cognitives me sont même apparues, mais sans que je puisse en déduire une réelle incohérence au sein du mouvement. Cela sans doute grâce à une forte adhésion générale au projet de libre partage de la somme des connaissances[181].
Finalement, j’en suis venu à percevoir dans Wikimédia une sorte de représentation miniature de cette hypercomplexité[182] qui caractérise notre société globale et numérique depuis le début du XXIᵉ siècle. Quant à l’étude de l’organisation du mouvement, elle me permit de mieux comprendre les enjeux suscités par le développement de nouvelles formes de mondialisation structurelle et de globalisation économique[183], apparues suite au développement d’Internet.
En offrant dans cette deuxième partie d’ouvrage, une vue d’ensemble de ce mouvement international, j’espère ainsi permettre à ses membres de pouvoir s’y situer plus facilement. Cela en offrant aux autres lecteurs, une belle occasion de voir à quoi peut ressembler de nos jours, une organisation cosmopolite, internationale, interculturelle, et fortement interconnectée au travers du réseau Internet.
La constellation des projets en ligne

Comme dit précédemment, l’espace numérique Wikimédia le plus connu du grand public est Wikipédia. Avec à la mi-mars 2023[184], 60 millions d’articles en provenance de 331 versions linguistiques, ce projet arrive en tête du classement des projets pédagogiques, avant les 187 versions du Wiktionnaire, 121 de Wikibooks, 95 de Wikiquote, 74 de Wikisource, 34 de Wikinews, 25 de Wikivoyage et 17 de Wikiversity, pour un total de 884 projets pédagogiques[185]. Ce à quoi il faut encore ajouter les projets multilingues ou techniques ainsi que tous les autres sites web hébergés par la Fondation, pour arriver, si l’on s’en réfère à ce qui est indiqué sur le site Wikiscan accessible grâce au code QR repris ci-contre, à un total de 954 sites web et 507 millions de pages[186].

Même s’ils sont développés au sein d’un même mouvement et avec le même logiciel informatique, tous ces sites ne se ressemblent pas pour autant. En date du deux juin 2023 et si l’on se fie cette fois à la page WikiStats accessible par ce nouveau code QR repris ci-contre, on découvre en effet, que le nombre de personnes ayant réalisé au moins une modification, peut varier de 221 pour le projet Wikiquote en Bicolano central, à 45 640 421 pour le projet Wikipédia en anglais[187]. Cela sans oublier que chacun de ces sites fonctionne sur un système de gestion de contenu configuré différemment[188] et que les règles en application dans les projets varient d’une version linguistique à l’autre, puisqu’elles sont créées par des communautés de contributrices et contributeurs différentes.
Le projet Wikipédia germanophone par exemple, possède des règles différentes du projet francophone. Le fair use n’y est pas d’application, les articles à l’état d’ébauche ne sont pas conservés et le bannissement d’un utilisateur ou d’une utilisatrice nécessite un vote favorable atteignant la majorité des deux tiers[189]. Cela alors qu’en octobre 2020 et uniquement dans le projet en portugais, il fut décidé que la modification de l’espace principal de l’encyclopédie serait dorénavant réservée aux personnes bénéficiant d’un compte utilisateur.
Quant au contenu des différentes versions linguistiques de l’encyclopédie libre, une étude de 2010, qui comparait 74 d’entre elles, a mis en évidence que 74 % des articles encyclopédiques n’existaient que dans une seule version linguistique[190]. Ce qui prouve donc que chaque version linguistique possède bien son propre contenu, alors que celui-ci est développé par des éditrices et éditeurs qui communiquent dans une langue commune, mais sans pour autant partager la même culture ou la même nationalité.
De plus, les projets pédagogiques ont chacun leur propre finalité. L’objectif d’une encyclopédie, étant effectivement différent de celui d’un dictionnaire, d’un guide de voyage, d’un répertoire du vivant, d’un recueil de citations, d’une plateforme de création de cours et travaux de recherches, d’une bibliothèque de livres repris dans le domaine public ou publiés sous licence libre, d’un site journalistique, d’une banque de données sémantiques, d’une autre de fonctions informatiques ou de fichiers médiatiques, etc.
Ensuite, qui dit finalités différentes, dit aussi règles éditoriales différentes. Il est effectivement interdit de produire du nouveau savoir, ou d’abuser de sources primaires sur Wikipédia, alors que parallèlement, tout cela est le bienvenu sur l’ensemble des autres projets, à l’image du Wiktionnaire[191]. Wikisource faisant toute fois exception à cette dernière règle, puisque le projet consiste à collecter et numériser des ouvrages répertoriés dans le domaine public ou déjà publiés sous licence libre.
Enfin, il faut se souvenir que le droit d’auteur peut aussi varier d’un projet à l’autre. Vu que les données reprises sur Wikidata par exemple, ainsi que les descriptions de fichiers reprises sur Wikimedia Commons, sont soumises à la licence CC0, contrairement au contenu des autres projets qui est sous licence CC.BY.SA. Un dernier argument qui justifie donc la nécessité d’effectuer un classement des projets et autres espaces d’activités numériques par fonctions[192], de sorte à rendre plus compréhensible leur vue d’ensemble.
Les projets de partage de la connaissance
Il existe ainsi dans l’espace numérique Wikimédia un ensemble de projets destinés au partage de connaissances qui sont déclinés en de nombreuses versions linguistiques. Ces différentes versions voient le jour dans des projets polyglottes intitulés Wikimedia Incubator, Wikiversity Beta et Wikisource multilingue. Avant d’obtenir leurs propres sites web, elles bénéficient ainsi d’un temps de test et de mise en place[193].
Puis, à l’intérieur de ces projets autonomes, il est parfois possible de rencontrer des sous-projets qui constituent eux-mêmes un espace spécialisé du projet principal, comme une bibliothèque d’ouvrages pour enfants dans le projet Wikilivres par exemple, ou un journal scientifique dans le projet Wikiversité en anglais et même de manière récurrente cette fois, de nombreux projets thématiques[194] et portails[195] qui ont pour but de rassembler les éditeurs passionnés autour de certains sujets.
En plus des projets de tests pour les nouvelles versions linguistiques, il existe d’autres projets multilingues, comme le projet Wikispecies qui répertorie l’ensemble du vivant ou le projet Wikimedia Commons chargé de centraliser les fichiers image, audio, vidéo, etc.[196] utilisés dans tous les autres projets Wikimédia. Un multilinguisme qui est aussi pratiqué dans le projet Wikidata, qui centralise des informations factuelles dans une immense base de données sémantique, récupérable souvent de manière automatisée sur les autres projets du mouvement[197].
Suite à quoi, il faut signaler que l’anglais sert souvent de lingua franca dans les sites plus techniques, comme ce sera probablement le cas des deux nouveaux projets actuellement en phase de test. Le premier s’intitule Wikifunctions et a pour but de produire des fonctions informatiques qui permettront au second, intitulé Abstract Wikipedia[198], d’afficher de manière automatisée des articles encyclopédiques dans tous les langages naturels.
Tous ces projets éditoriaux fonctionnent grâce au logiciel MediaWiki déjà présenté en première partie d’ouvrage. Ils sont aussi tous libres d’accès, collaboratifs au niveau de leurs éditions, indépendants dans leur gestion et soumis à la licence CC.BY.SA à l’exception, comme déjà mentionné, du contenu de la base de données du projet Wikidata et des descriptions de fichier sur Wikimedia Commons, qui dans les deux cas sont repris sous licence CC0. La liste de tous ces projets et versions linguistiques peut enfin varier d’un moment à un autre, en fonction des décisions prises par rapport à une liste des projets proposés à la création[199] et une autre reprenant les projets proposés à la suppression[200].
| Wikimedia Commons est une médiathèque multilingue qui centralise les fichiers utilisés sur les projets Wikimédia. Ceux-ci sont placés sous licence libre CC.BY.SA. et leurs descriptions sous licence CC.0. | |
| Wikidata est une base de données multilingue placée sous licence libre CC0 qui peut être lue et éditée par des humains ou des machines dans le but de fournir des informations aux autres projets Wikimédia. | |
| Wikisource est une bibliothèque numérique de livres tombés dans le domaine public. | |
| Wikispecies est un répertoire multilingue des espèces vivantes de la faune et de la flore. | |
| Wiktionnaire est un dictionnaire descriptif et illustré. | |
| Wikivoyage est un guide de voyage touristique. | |
| Wikiquote est un recueil de citations. | |
| Wikilivres est une collection d’ouvrages pédagogiques. | |
| Wikinews est site journalistique collaboratif qui résument l’actualité sur base d’une neutralité de point de vue. | |
| Wikiversité est une collection de matériaux pédagogiques combiné à un espace dédié aux travaux de recherches. | |
| Wikifunctions est une bibliothèque de fonctions informatiques qui permettra, entre autres, de développer le projet Abstact Wikipedia, dont l’objectif est de produire des articles encyclopédiques indépendamment de tout langage naturel, en mobilisant les données récoltées par le projet Wikidata. | |
| L’incubateur Wikimédia est le lieu de test et de lancement des nouveaux projets linguistiques des projets Wikipédia, Wikilivres, Wikinews, Wikiquote et Wiktionnaire. | |
| Wikisource multilingue est la plate-forme de lancement des nouvelles versions linguistiques des projets Wikisource. | |
| Wikiversity Bêta est la plate-forme de lancement des nouvelles versions linguistiques des projets Wikiversité. |
| WikiJunior au même titre que Cookbook qui est un recueil de recettes de cuisine, est un sous-projet de Wikilivres qui reprend la littérature pour enfants. | |
| WikiJournal est un sous-projet de Wikiversity destiné à produire des articles scientifiques dans différents domaines (médecine, sciences sociales et sciences dures) et selon une procédure de revue par les pairs. |
Les projets de gouvernance, de gestion et de sensibilisation
Au-delà des projets de partage de contenu, il existe un ensemble d’espaces numériques destinés à organiser les activités internes au mouvement Wikimédia. Parmi ceux-ci, il y a la plate-forme Méta-Wiki qui est le site web le plus utilisé au sein du mouvement après le projet Wikipédia en anglais[201]. C’est un espace dédié à la coordination, documentation, planification et analyse du mouvement Wikimédia. Et comme vu précédemment, c’est là que se tiennent de nombreux débats sur ce qui se passe dans le mouvement. On y organise la naissance des nouveaux projets ou entité affiliées[202], la distribution des subventions accordée par la Fondation, et même les élections des membres de comités et du conseil d’administration de la Fondation.
Parmi les sites dédiés à la coordination, on retrouve ensuite le site Wikimania comme espace de préparation et information sur les conférences internationales annuelles dédiées au mouvement[203], ainsi que le site Wikimedia Outreach qui focalise pour sa part, sur la promotion des projets Wikimédia. Cela se concrétise par un lot d’activités et de projets dédiées au milieu de l’éducation, des galeries, des librairies, des archives et des musées, tout en encourageant le partage de bonnes pratiques et d’exemples de réussites[204]. Ce à quoi il faut encore ajouter la plate-forme Fluxx, un nouveau portail apparu en 2021[205], dans le but de simplifier la gestion les demandes de subvention adressées à la Fondation.
Il faut savoir ensuite que plusieurs sites et projets organisationnels ont cessé leurs activités. Tel fut le cas du site Wikimedia strategy planning utilisé pour élaborer la stratégie du mouvement durant la période 2010-2020, et qui fut ensuite maintenu en qualité d’archive[206]. Pareillement pour le site Wikimedia Usability, qui était un projet d’amélioration de l’accessibilité des sites Wikimédia, lui aussi archivé suite au terme du financement de la Stanton Foundation[207], ainsi que le site survey.wikimedia.org/, une plateforme de sondage en ligne abandonnée aux alentours de 2013[208].
Concernant la gestion des courriels adressés au mouvement, le mouvement Wikimédia avait mis en place, en septembre 2004, un système de traitement via l’Open-source Ticket Request System, remplacé par la suite par le logiciel Znumy LTS au cours de l’année 2021[209]. Toutes les requêtes, plaintes, commentaires et autres types de demandes envoyés par courrier électronique au mouvement y sont ainsi traités, en première ligne, par des bénévoles accrédités par la Fondation. Un traitement qui s’organise à partir du site Wikimedia’s Volunteer Response Team wiki (VTR)[210], dans lequel 400 volontaires[211] sont actifs dans une quarantaine de langues, répondant à plusieurs centaines de messages journaliers[212].
Au sein de projets pédagogiques et principalement au niveau de Wikipédia, se trouvent ensuite différents sous-projets de sensibilisation selon des thématiques très variées. On y retrouve par exemple le WikiMooc[213] conçu pour apprendre à contribuer à Wikipédia, le projet Noircir Wikipédia[214] qui lutte contre le manque de contenu au sujet de l’Afrique et des afro-descendants, les projets Wiki Loves qui sont des concours photo sur différentes thématiques, ou encore de nombreux projets dédiés à la recherche d’une parité hommes femmes au niveau des articles encyclopédiques, tel que le projet Les sans pagEs par exemple.
| Wikimedia Foundation Governance Wiki est le site sur lequel le conseil d’administration de la Fondation Wikimédia met à la disposition du public des documents relatifs à sa gouvernance. | |
| Wikimedia Board est un site wiki dont l’accès est réservé aux membres du conseil d’administration de la Fondation Wikimédia pour leur communication interne. | |
| Méta-Wiki est le site de gestion et de coordination générale du mouvement Wikimédia. | |
| Le site Wikimania est dédié à la préparation des cycles de conférences annuelles dédiées au mouvement Wikimédia. | |
| Wikimedia Outreach est un site Web destiné à coordonner la promotion des projets Wikimédia et les partenariats au sein du mouvement. | |
| Wikimedia Mailservices est le service d’hébergement de toutes les listes de diffusion gérées par la Fondation Wikimédia. | |
| Statistiques Wikimédia rassemble des plateformes d’informations statistiques au sujet de tous les projets Wikimédia gérés par la Fondation Wikimedia. | |
| Volunteer Response Team est un projet qui regroupe des bénévoles désireux de répondre aux courriels envoyés au mouvement Wikimédia. | |
| Wikimedia Usability (archivé) est un espace de travail dédié à l’amélioration de la convivialité de Wikipédia pour les nouveaux arrivants. | |
| Wikimedia strategic planning (archivé) fut le site utilisé de 2009 à 2010 pour l’élaboration du plan stratégique 2010-2015. |
| Le WikiMOOC est un cours en ligne gratuit et ouvert à tous, destiné à l’apprentissage de la contribution sur Wikipédia. Il est conçu par des contributeurs et contributrices bénévoles de Wikipédia, avec le soutien de Wikimédia France. | |
| Noircir Wikipédia est une initiative visant à combler le manque d’informations sur la culture, les personnalités africaines ou afro-descendant et la diaspora africaine sur Wikipédia. | |
| Les sans pagEs est un sous-projet de la version francophone de Wikipédia, initié en juillet 2016, dont le but est de lutter contre les déséquilibres de genre sur les articles de l’encyclopédie. | |
| Wiki Loves Monuments, littéralement « Wiki aime les monuments », est un concours photographique international se tenant annuellement en septembre, dont l’objectif est de mettre en valeur les biens classés patrimoniaux. |
Les projets de gestion technique
Dans le but de gérer les questions techniques liées au fonctionnement du mouvement, un ensemble de sites et de projets ont petit à petit vu le jour. Le plus important d’entre eux est certainement le site MediaWiki, qui est un lieu multilingue entièrement dédié au développement collaboratif et à la documentation du logiciel MediaWiki, sur lequel tournent tous les projets éditoriaux. Ce projet est étroitement lié à d'autres plateformes de gestion technique telle que Wikispore en charge de tester de nouvelles propositions de projet Wikimédia et aussiPhabricator, dont la mission principale est de résoudre des bugs informatiques en donnant priorité aux problèmes de sécurité. En 2014, Phabicator remplaça effectivement le programme Bugzilla jugé obsolète et qui ne permettait pas, contrairement à son successeur, de coordonner des tâches qui ne sont pas liées à la maintenance informatique[215].
Comme autre site dédié aux questions techniques, vient ensuite le site Wikitech, une plateforme d’information et d’orientation technique au sujet du Wikimedia Cloud Services (WMCS)[216]. En janvier 2020, plus de 16000 personnes[217] s’y rendirent pour bénéficier d’un accès aux dumps et aux systèmes de gestion de bases de données des projets Wikimédia[218]. Il reste ensuite à signaler, le projet Wikimedia Research, dans lequel se rassemble une équipe de « scientifiques et d’ingénieurs qui utilisent des données pour comprendre et responsabiliser des millions de personnes qui interagissent quotidiennement avec Wikipédia et ses projets frères[219][220] ».
Et puis finalement, en tant que dernier arrivant et unique projet commercial apparu au sein du mouvement, il y a le projet Wikimedia Enterprise. Son but est de vendre des services d’accès privilégiés aux grands utilisateurs commerciaux des projets Wikimédia ainsi qu’à des organisations. Les tarifs des services alloués peuvent varier entre la gratuité et un tarif variable selon la taille des demandeurs et la nature lucrative ou non lucrative de leurs activités[221].
| Le site MediaWiki est une plateforme de développement et de documentation du logiciel MediaWiki utilisé par tous les projets éditoriaux Wikimédia. | |
| Wikimedia Phabricator est une plateforme de gestion de tâches ouverte à tous les contributeurs et contributrices de Wikimédia principalement pour traiter des problèmes informatiques, tout en restant ouvert à la gestion d’autres types de tâches. | |
| Wikispore est une instance du wmflabs qui permet de tester de nouveau projets wiki avant leur acceptation par le mouvement. | |
| Wikitech est une plateforme destinée à documenter les projets et infrastructures informatiques d’aide au mouvement Wikimédia, hébergés sur le cloud par la Fondation Wikimédia. | |
| Test Wiki est un site Wikimédia utilisé par les développeurs du logiciel afin de tester leurs codes avant de les appliquer à d’autres sites. | |
| Toolforge (anciennement toolserver) est un sous-projet de Wikitech dédié à la gestion du cloud computing Wikimédia dédié à l’hébergement de projets assistés par la communauté. | |
| Wikimedia Cloud VPS est un sous-projet de Wikitech composé d’un espace de gestion du cloud computing Wikimédia destiné à l’hébergement de projets autonomes. | |
| Data Services est un sous-projet de Wikitech qui permet un accès direct aux bases de données et aux dumps, ainsi que des interfaces Web pour les requêtes et l’accès par programmation aux magasins de données. | |
| Wikimedia Enterprise est un service payant d’accès privilégiés aux contenus des projets Wikimédia dédié aux entreprises commerciales et potentiellement gratuit pour des organisations non commerciales. |
Les espaces de communication et d’information

Dans le but de communiquer en interne, le mouvement Wikimédia héberge des centaines de listes de diffusion[222], privées ou publiques, répertoriées sur une page web accessible via le code QR repris ci-contre, ainsi que de nombreux salons de conversation ouverts sur IRC, Telegram, Discord ou Mattermost. Tandis qu’à côté de cela, il existe aussi de nombreux espaces d’échanges sur les réseaux sociaux spontanément créés par des groupes de contributeurs ou contributrices.
En septembre 2019, une plateforme intitulée « Wikimédia Space », fut aussi créé à partir des logiciels WordPress et Discourse afin d’offrir un lieu d’échanges d’informations et de conversations aux personnes actives au sein du mouvement[223]. Mais à la fin du mois de février 2020 et faute de fréquentation sans doute, le site web ne garda finalement que la fonction blogging[224] et fut rebaptisé Diff[225]. Cet espace reste uniquement dédié aux membres du mouvement, avec une attention particulière accordée aux communautés sous-représentées. Au travers d’un processus éditorial simplifié, des articles y sont créés et peuvent parfois être traduits en plusieurs langues[226].
Quelques journaux sont aussi apparus à l’intérieur des projets Wikimédia avant d’être répertoriés sur une page du site Méta-Wiki[227]. Du côté francophone, il y a le journal Wikimag[228] et l’infolettre Regards sur l’actualité de la Wikimédia (RAW)[229], qui sont tous deux des périodiques publiés par de Wikimédiens et pour les Wikimédiens. Un journal similaire existe aussi sur la page du Wiktionnaire intitulée : « Actualités du projet Wiktionnaire francophone[230] ».
Du côté anglophone, on trouve aussi le célèbre mensuel Signpost, le plus ancien journal du mouvement créé en janvier 2005. Il fait une synthèse des événements importants qui se sont déroulés dans l’encyclopédie et le mouvement[231]. Son fondateur, Michael Snow, devint d’ailleurs membre du conseil d’administration de la Fondation de 2008 à 2010, puis de son conseil consultatif composé de 16 membres invités[232], jusqu’à sa suppression en juin 2018[233].
Toujours en interne, il y a aussi le Wikimedia Techblog dédié à la communauté technique Wikimédia[234], dont les mises à jour sont faites par une équipe de soutien aux développeurs[235], puis la plateforme Phabricator qui héberge, elle aussi, une quinzaine d’espaces blog[236]. Pareillement aux espaces blogs actifs au sein du mouvement, on peut s’y abonner à l’aide de Planet[237] ou tout autre agrégateur de flux RSS.
Au niveau de la Fondation ensuite, le conseil d’administration utilise son propre wiki pour diffuser tout ce qui concerne sa gouvernance[238], pendant que les employés maintiennent un site vitrine[239] dans lequel se trouve une rubrique News[240]. D’autres espaces blog[241] ou sites web destinés au grand public sont gérés par des associations locales. C’est le cas de Wikimédia France[242] et Wikimédia Suisse[243], qui assurent leur auto-hébergement, avec un site officiel incluant aussi un espace blog[244]. Tandis que l’association canadienne[245] et belge[246] préfèrent utiliser un wiki hébergé par la Fondation, qui se voit complété, dans le cas de la Belgique, par un blog d’information séparé[247].
Des personnes ou groupes actifs dans le mouvement peuvent enfin créer leurs propres espaces d’information. Au niveau francophone, une dizaine de blogs furent ainsi ouverts pour commenter ce qui se passe dans Wikipédia. Parmi les créateurs ou créatrice de ces espaces autogérés, certain ou certaine ont pu émettre des critiques virulentes concernant le projet, sans pour autant afficher son identité de contributeur ou contributrice.
La mode étant passée, plus aucun de ces blogs ne resta actif après 2020. Alors que cinq ans au par avant, le site Wikirigoler, aussi intitulé le blog de Pierrot le chroniqueur, était perçu comme « l’un des blogues ayant le plus influencé la communauté de Wikipédia en français[248] ». Il fut d’ailleurs à l’origine d’une des plus grosses crises de confiance apparues chez les éditeurs de l’encyclopédie. Car suite à un bug survenu chez l’hébergeur, il fut possible d’identifier les personnes qui avaient contribué à la rédaction du blog. Parmi cette liste de gens dont certains ne modéraient pas leurs propos au sujet de Wikipédia, se trouvaient effectivement plusieurs personnes chargées de l’administration du projet[249].
| Diff est un espace blog resté actif après la fermeture de Wikimedia Space, une plateforme d’information, de discussion, de collaboration et de support dédié aux membres de la communauté Wikimédia. | |
| Le Service de courriels Wikimédia est dédié à la gestion des courriels pour les employés au sein du mouvement et gère par la même occasion l’ensemble des listes de diffusion. | |
| Le Wikimag est un journal hebdomadaire qui permet de se tenir informé de ce qui se passe sur Wikipédia, les décisions de la communauté, les débats, etc. | |
| Regards sur l’actualité de la Wikimédia (RAW) est un hebdomadaire qui a pour principal but de renseigner la communauté Wikipédia en français sur ce qui se produit en dehors de celle-ci. |
La constellation de la Fondation et de ses affiliés
À côté des projets développés dans l’espace numérique, un ensemble de groupes et d’associations sans but lucratif se sont rassemblés autour de la Fondation Wikimédia. Leur principal objectif est de coordonner et promouvoir des activités au sein du mouvement afin d’améliorer le contenu ou le fonctionnement des projets pédagogiques. Bien que ces regroupements se forment et s’organisent souvent de manière présentielle, certaines de leurs activités peuvent bien entendu se dérouler en ligne et parfois même exclusivement, comme cela s’est vu durant les différents confinements imposés lors de la pandémie de Covid-19.

Ces instances, répertoriées en mars 2023 au nombre de 178 sur une page du site Méta-Wiki[250] visible grâce au code QR repris ci-contre, diffèrent des projets techniques ou éditoriaux tant par leurs objectifs que par leur fonctionnement. Contrairement aux projets pédagogiques, les personnes actives dans ces groupes et associations sont généralement connues sous leur réelle identité, alors que l’utilisation de pseudonymes dans les sites web de partage du savoir est une pratique très répandue.
Comme cela a déjà été expliqué en première partie d’ouvrage dans la section « La création des organismes affiliés », toutes ces instances doivent préalablement faire leurs preuves avant de pouvoir bénéficier du statut d’affilié au sein du mouvement. Elles sont ensuite évaluées chaque année afin de déterminer si l’affiliation peut être maintenue[251]. En décembre 2022 par exemple, 33 instances reconnues par la Fondation Wikimédia ont ainsi perdu leur affiliation suite à une évaluation négative[252].
Cette affiliation permet d’adresser à la Fondation des demandes de subsides qui ne sont accordés qu’aux organismes affiliés. Elle donne en outre la possibilité d’utiliser les prés de 2 500 noms de marques déposées par la Fondation, tels que les noms de projets et leurs logos, dont une première version sonore a vu le jour en début d’année 2023[253].

En contrepartie, les affiliés doivent produire une série de rapports et les soumettre à inspection au départ d’une page du site Méta-Wiki accessible l’aide de ce nouveau code QR repris à droite de ce paragraphe. Quand ces rapports sont manquants, jugés insuffisants ou inadéquats, l’affiliation peut alors être remise en question, voire supprimée, le temps que les conditions requises pour un nouvel octroi soient réunies.
Voici donc présentés dans les prochaines sections de cet ouvrage, les différentes organisations, groupes et activités, que l’on peut rencontrer au sein du mouvement au-delà des projets pédagogiques. Ceci en commençant par découvrir ce qui se passe à l’intérieur de la Fondation Wikimédia.
La Fondation Wikimédia

La Wikimedia Foundation Inc (WMF) est le siège technique et administratif central au mouvement, dont les bureaux se situent dans la ville de San Francisco, non loin de la Silicon Valley[254]. Elle fut créée par Jimmy Wales lorsqu'il décida d’y transférer les avoirs de sa firme Bomis que sont les noms de marques, noms de domaines et copyrights[255]. Elle est aussi responsable de la majeure partie des collectes de fonds effectuées par le mouvement et gère, pour la cause, les bannières d'appel aux dons annuels, à l'exception de celles affichées pour les personne connectée au départ du territoire Suisse[256].
Identifiée comme ONG par l’Union européenne[257], cette organisation sans but lucratif regroupe plusieurs centaines d’employées et d’employés supervisés par un conseil d’administration, reconnu comme l’organe décisionnel le plus élevé du mouvement. Dans un organigramme relativement classique, les employées et employés de la Fondation se répartissent au sein de huit départements[258] supervisés par une équipe de direction composée de trois personnes[259], elle-même chapeautées par Maryana Iskander[260], la directrice générale arrivée en janvier 2022.

Selon les informations récoltées sur la page du site de la Fondation dédiée à la présentation de son personnel et accessible via le code QR repris ci-contre, le total des employés et employées est passé de plus de 450 personnes en janvier 2021[261] à plus de 550 en janvier 2022[262]. Alors qu’en mars 2023, on pouvait encore lire sur cette page, que « plus de 700 personnes de nombreux pays partagent un engagement envers la connaissance libre et travaillent avec notre communauté[263] ».
Afin de se faire une idée sur ce qui est accompli au sein de cette Fondation, voici la répartition de ses départements en janvier 2022, avec repris entre parenthèses, le nombre de personnes qui y travaillent :
Le département progrès (62 personnes) s’occupe de la collecte de fonds, des partenariats stratégiques et des programmes de subventions qui alimentent le mouvement[264].
Le département communication (32 personnes) assure le partage des informations au sujet du mouvement Wikimédia, des projets Wikimédia et du travail de la Fondation Wikimédia elle-même[265].
Le département finance et administration (38 personnes) gère les fonds et des ressources de la Fondation Wikimédia, en accord avec ses valeurs fondamentales de transparence et de responsabilité[266].
Le département juridique (29 personnes) gère les aspects juridiques de la Fondation, mais sans prendre en charge pour autant, le rôle d’avocat pour la communauté et les organisations affiliées[267].
Le département opération (5 personnes) exécute la stratégie et la vision de l’organisation en se basant sur la connaissance du marché, les points de preuve des données et l’excellence opérationnelle[268].
Le département public (163 personnes) construit, améliore et gère les fonctionnalités des sites Wikimédia[269].
Le département talent et culture (26 personnes) prend en charge le recrutement, le leadership, le développement organisationnel et la gestion du personnel[270].
Le département technologie (138 personnes) construit, améliore et maintient l’infrastructure des sites Wikimédia[271].
À côté de cette répartition, les employés de la Fondation peuvent ensuite se mélanger dans différents projets ou groupes de travail. Parmi ceux-ci se trouvent le projet croissance et engagement des nouveaux éditeurs dans les projets de tailles intermédiaires[272], le projet éditeur visuel[273], le projet application mobile[274], ou encore le projet améliorations de l’expérience pour les ordinateurs de bureaux[275].
D’autres équipes peuvent ensuite être formées temporairement, comme c’est régulièrement le cas durant les périodes d’élaboration de la stratégie du mouvement. Durant celle de 2018 à 2020 par exemple, huit personnes engagées momentanément[276] ont rejoint une équipe de cinq employés permanents[277], dans le but de favoriser la participation de la communauté au processus, tout en récoltant les informations et décisions apparues durant celui-ci[278].
À l’image du mouvement qu’elle soutient, la Fondation Wikimédia apparaît donc comme une organisation diversifiée, par le nombre de ses départements et groupes de travail, tout en étant très flexible au niveau de la composition de ses équipes. En revanche, et contrairement aux projets d’édition présentés précédemment, la Fondation possède un centre décisionnel au pouvoir important, composé de membres élus ou cooptés, rassemblés au sein d’un conseil d’administration.
Le conseil d’administration de la Fondation

Le conseil d’administration de la Fondation Wikimédia est composé de 16 sièges. L’un d’eux est attribué à Jimmy Wales en qualité de membre fondateur, tandis que les autres se répartissent en 7 sièges cooptés et 8 sièges élus par la communauté[279]. L’organisation actuelle de ce conseil fut adoptée en 2020[280], avant d’être reprise dans les statuts de la Fondation l’année suivante[281].
Lors de cette modification, le conseil est passé de 10 à 16 membres, en raison de l’accroissement du nombre de salariés actifs au sein de la Fondation. Ceci tout en veillant à ce que les personnes cooptées ne dépassent jamais de moitié celles élues par tous les membres du mouvement, employés compris[282].
Des réunions non périodiques mais régulières[283] sont organisées au sein de ce conseil, dans le but de voter l’approbation de chaque nouvelle résolution[284]. Depuis 2006, celles-ci sont répertoriées sur le wiki dédié à la gouvernance de la Fondation[285] pour constituer l’ensemble des textes décisionnels produit par l’organe le plus puissant du mouvement Wikimédia.
Une telle concentration de pouvoir contraste fortement avec ce qui se passe dans les projets éditoriaux, là où les bénévoles cherchent généralement à atteindre le consensus, avant d’organiser des votes entre éditeurs actifs. À l’exception des comités d’arbitrage formés dans certains projets et des groupes administrateurs élus par les communautés d’éditeurs, il n’existe en effet aucune autre instance décisionnelle au sein des projets. De plus, les décisions prisent par ces deux assemblées ne traitent que les conflits interpersonnels et les comportements déviants, et jamais de façon directe en tout cas, les choix éditoriaux ou organisationnels.
À côté de cette gouvernance horizontale, le conseil d’administration de la Fondation apparait donc au sommet d’une pyramide décisionnelle établie au sein du mouvement. C’est en effet au sein de cet organe que se décide la création ou la dissolution des différentes entités ou projets affiliés au mouvement, ainsi que les actions les plus importantes orchestrées par les personnes engagées par la Fondation. Cependant, toutes ces décisions suivent en général les recommandations émises par un ensemble de groupes de travail et comités composés de salariés et de bénévoles actifs au sein du mouvement.
Les comités, groupes de travail et conseils

Tout en tenant compte d’une politique interne favorable au pluralisme, à l’interculturalité et la diversité[286], le mouvement Wikimédia comprend de nombreux comités répertoriés sur une page du site Méta-Wiki accessible au départ du code QR repris ci-contre. Cinq de ceux-ci sont composés de membres du conseil d’administration de la Fondation, assistés par des conseillers non-votants et une personne qui assure le relais avec les équipes de salariés.
Le premier de ces comités s’occupe de la gouvernance du mouvement et de la fondation, tout en veillant à ce que le Conseil d’administration s’acquitte efficacement de ses responsabilités[287]. Le deuxième est un comité d’audit qui s’occupe des questions financières et comptables[288]. Le troisième est le comité des ressources humaines qui supervise les politiques et les pratiques relatives à la rémunération et au personnel[289]. Le quatrième est le comité produit et technologie dont la mission est d’évaluer et explorer la valeur offerte par les projets Wikimédia aux usagers du monde entier[290]. Et le cinquième enfin, est celui des affaires communautaires qui a pour objectif de veiller, en lien avec la mission du mouvement, aux bonnes relations entre la Fondation et la communauté[291].

Toujours en respectant une certaine diversité géographique, linguistique et culturelle, sept autres comités décisionnels indépendants sont formés de bénévoles en provenance de tous les projets et toutes les régions du monde. Parmi ceux-ci, on retrouve deux comités chargés de la distribution des fonds que sont le comité de subvention, qui se répartit en sept sous comités régionaux[292], suivit d’un comité de support aux conférences[293].
À cela s’ajoutent, le comité des langues[294], chargé de l’acceptation ou la suppression de nouvelles versions linguistiques au sein des projets pédagogiques, le comité des affiliations[295], responsable de l’octroi ou de la suppression du statut d’affilié, la commission de médiation[296], composé de volontaires désignés par le conseil d’administration[297] afin de prendre en charge les plaintes administratives ou juridiques adressées au mouvement, le comité de revue[298] situé au sein de l’équipe Trust and Safety, qui pour sa part s’occupe spécifiquement des plaintes à l’encontre des personnes actives dans le mouvement, et puis finalement, le comité des communications qui regroupe des salariés de la Fondation, quelques bénévoles et du personnel des associations affiliées, dans le but d’accomplir au mieux les tâches de relations publiques au sein du mouvement[299].
Tous ces comités indépendants sont permanents, assistés par le personnel de la Fondation et suivis par un membre du conseil d’administration de la Fondation. Mais il existe aussi d’autres comités ou groupes de travail temporaires tel que celui chargé de l’écriture de la charte du mouvement[300], puis les comités électoraux formés à l’occasion des élections du conseil d’administration de la Fondation[301], composés de volontaires supervisés par un membre du conseil d’administration et quatre membres du personnel[302], ou encore les groupes formés chaque année pour superviser les rencontres annuelles du cycle de conférences internationales Wikimania[303]. Tout cela sans oublier les équipes formées lors de l’élaboration de la stratégie du mouvement et qui comprenait en 2020-2030, un comité de pilotage[304], un groupe consultatif[305], et une équipe de rédacteurs[306].
Il apparaît donc clairement qu’au sein du mouvement, les tâches administratives, mais aussi décisionnelles, sont grandement distribuées et ouvertes à tout membre actif sur base de simple candidature. Les éditeurs et les autres bénévoles actifs dans les organismes affiliés, qu’ils soient membres d’un conseil d’administration ou pas, peuvent ainsi se mélanger aux salariés, dans le but d’assumer les nombreuses tâches, décisions et responsabilités inhérentes au mouvement. Dans des groupes de travail créés à l’occasion de l’élaboration de la stratégie 2030 par exemple, certains bénévoles ont travaillé côte à côte avec la directrice générale de l’association nationale Wikimedia Nederland[307] et même celle de la Fondation[308].
Tout cela indique que les hiérarchies statutaires affichées dans les organigrammes de la Fondation ou des organismes affiliés, ne sont plus opérationnelles dès qu’il s’agit de prendre des décisions concernant la répartition des fonds, la reconnaissance des projets, la gestion des activités bénévoles ou l’élaboration des stratégies du mouvement. Cela alors que précisément, celle de 2030, recommande la création d’un nouveau conseil globale[309] composé de bénévoles, qui dans le respect d’une charte en cours de ratification, devra veiller à la bonne mise des stratégies produite au sein du mouvement. À terme, ce conseil devrait donc produire des directives pour permettre la bonne répartition des budgets, tout en se chargeant de l’approbation et de la fermeture des projets pédagogiques et des organismes affiliés.
Les associations locales

Il existe au sein du mouvement Wikimédia, une quarantaine d’associations locales et souvent nationales, que l’on nomme chapitres en s’inspirant du terme chapter habituellement utilisé en anglais. Ces organismes peuvent être perçus comme des satellites de la Fondation Wikimédia autorisés à utiliser les marques déposées du mouvement, pour collecter de fonds propres et organiser des événements de manière administrativement indépendante. Elles ont aussi pour objectif d’apporter un support aux éditeurs des projets Wikimédia, tout en assurant la promotion des projets édités, au niveau de leurs zones géographiques[310].
Ces instances locales contribuent aussi aux recrutements de nouveaux contributeurs ou contributrices. Cela peut se faire durant l’organisation de rencontres hors-ligne par exemple, où des personnes intéressées peuvent rencontrer des éditeurs ou éditrices plus chevronnés, ou encore via l’organisation de concours d’éditions ou d’enrichissement des projets Wikimédia. Ceux-ci peuvent s’adresser à un public d’étudiants[311], ou à des photographes à qui on propose alors de télécharger leurs clichés sur Wikimedia Commons, à l’image des concours Wiki Loves[312], ou encore à tous types personnes que l’on invite à contribuer sur l’ensemble des projets, comme cela s’est fait lors du concours intitulé Wikicheznous[313].
Tout comme l’association Wikimédia France qui fut créée le vingt-trois octobre 2004 sous le régime de la loi 1901[314], les autres associations affiliées au mouvement sont toutes à but non lucratif. Elles diffèrent entre elles par leurs tailles, leurs moyens de financements, leurs infrastructures, leurs nombres de membres et d’employés, etc. Certaines profitent d’un financement d’État comme c’est le cas de l’association polonaise[315] et italienne[316]. là où d’autres ne fonctionnent qu’avec des dons bien souvent déductibles qui leur sont directement offerts et qui permettent de compléter les subventions annuelles accordées par la Fondation.
Les transferts d’argent en provenance de la Fondation ne sont toutefois accordés qu’à la suite d’un protocole rigoureux qui exige la production de plans d’action et de rapports d’activité[317]. Un fonctionnement valable pour tous, même pour les associations suisse et allemande, les premières à voir le jour[318], et qui sont les seules à pouvoir gérer indépendamment la bannière des récoltes de fond, adressées aux visiteurs des projets Wikimédia connectés dans leurs pays[319].

Comme indiquer sur une page du site Méta-Wiki régulièrement mise à jour et accessible à partir du code QR repris ci-contre, les associations locales, dont au moins l’une d’entre elles est présente sur chaque continent habité, étaient au nombre de 38 en janvier 2023[320]. Il s’agit d’un nombre en constante évolution, puisque de chaque année de nouvelles associations sont susceptibles de rejoindre le mouvement, au moment où d’autres peuvent perdre leur qualité d’affilié, suite à un manque de réactivité face aux exigences de la Fondation.
Enfin, il faut savoir que certaines associations locales sont beaucoup plus développées que d’autres. En fin d’année 2021, la majorité de celles-ci n’engageaient pas plus d’une dizaine de travailleurs, pendant qu’une vingtaine d’entre elles fonctionnent qu’avec des bénévoles et sans bureau[321]. Tandis que comme cela fut déjà expliqué précédemment, l’association allemande regroupe plus de cent cinquante salariés au sein d’un grand édifice situé au cœur de la ville de Berlin.
Toutes ces observations permettent de voir qu’au stade de développement actuel du mouvement, et à l’image de la société humaine dans son ensemble, l’organisation Wikimédia ne témoigne toujours pas d’une grande homogénéité en matière de financement, ou de répartition géographique des salariées. C’est donc là de nouveau un contraste important face aux projets de partage de la connaissance, puisque ceux-ci continuent à fonctionner de manière équitable et sur base d’une participation éditoriale censée être non bénévole et non hiérarchisé.
Les organisations thématiques, centrales et linguistiques
En mars 2023, il existait seulement deux organisations thématiques reconnues au sein du mouvement Wikimédia. Elles sont toutes deux à but non lucratif et furent créées pour soutenir et promouvoir les projets Wikimédia dans un domaine prioritaire et spécifié[322]. La première, intitulée Amicale Wikimedia, fut fondée en 2008[323]. Elle a pour mission de veiller à ce que la somme de toutes les connaissances humaines soit librement disponible en catalan et que toutes les connaissances sur la culture catalane soient accessibles à tous dans n’importe quelle langue[324][325].
La seconde est apparue en décembre 2012, sous le nom de WikiProjet Med[326]. Elle fonctionne pour sa part sous l’égide de la Wiki Med Foundation Inc[327], et sa vision est celle d’un monde dans lequel chacun aurait un accès libre à toutes les connaissances biomédicales[328]. Pour atteindre cet objectif, cette association travaille en étroite collaboration avec l’association Traducteurs sans frontières au sein d’un réseau international intitulé Healthcare Information For All[329].
Suite aux recommandations formulées par la stratégie 2030, et particulièrement celles qui abordent le thème de la décentralisation, de nouvelles entités appelées centrales, ou hubs en anglais[330], sont en train de voir le jour au sein du mouvement[331]. Leur but est de répartir de manière géographique, linguistique, ou thématique, le soutien apporté par la Fondation aux activités réalisées dans le cadre de la mission du mouvement. Le fonctionnement de ces centrales est défini par la charte du mouvement, dont la rédaction fut entamée au cours de l’année 2021 et qui devrait être ratifiée au courant de l’année 2023.
Comme exemple de centrales linguistique en cours d’implémentation, il y a WikiFranca[332], une organisation qui fonctionnait déjà depuis plusieurs années, notamment en coordonnant, depuis 2013, les mois de la contribution francophone[333], et depuis 2016, des conventions internationales francophones. Son premier conseil d’administration ne fut toute fois formé qu’en 2021, lors d’une assemblée constitutive organisée à Genève avant le dépôt officiel des statuts. En lisant ceux-ci, on découvre que le but de l’association est de « soutenir le partage de la connaissance libre dans l’espace francophone à travers la coopération entre ses membres[334] » et que cela doit se faire dans le respect d’une première charte de coopération[335] et une seconde de gouvernance[336].
Du côté régional, certaines associations avaient aussi vu le jour avant qu’apparaisse le concept de centrales. Depuis 2010 par exemple, des organisations affiliées au mouvement, toutes situées dans la zone ibéro-américaine, se sont confédérées sous le nom d’Iberocoop, pendant que d’autres associations similaires furent aussi créés dans d’autres régions du monde. Parmi celles-ci, on retrouve : l’ESEAP, en tant que collaboration entre les associations d’Asie de l’Est, du Sud-Est et quelques pays du nord de l’Indonésie, le South Asia Hub, une confédération des pays d’Asie du Sud, et puis enfin le Northern Europe ainsi que le Central and Eastern Europe, qui regroupent respectivement les organisations locales des pays nordiques de l’Europe et ceux d’Europe centrale et orientale. Cela sans oublier qu’il existe aussi au niveau des États-Unis, deux organisations interétatiques intitulées WALRUS et l’United States Coalition.
C’est donc en s’inspirant de ces regroupements préexistants que les nouveaux pôles régionaux devraient prochainement se mettre en places[172]. À terme, cette répartition du monde devrait ainsi décentraliser la distribution des fonds que le mouvement reçoit chaque année, lors des campagnes de récoltes de dons et autres activités de fundraising orchestrée par la Fondation Wikimédia. Autant d’instance intermédiaire donc auxquelles pourront s’adresser les usagers et groupes d’usagers des projets Wikimédia, dans le but de financer leurs projets.
| L’Amicale Wikimedia est une organisation qui a pour mission de faire en sorte que l’ensemble du savoir humain soit disponible en catalan et que le savoir sur la culture catalane soit aussi disponible dans chaque langue. | |
| Le WikiProjet Med et sa fondation a pour de promouvoir le développement et la distribution de contenu médical sur des projets Wikimédia, en donnant des conférences dans des universités et en travaillant pour développer un meilleur accès à la littérature médicale. | |
| Wikifranca est une collaboration entre les groupes francophones du mouvement Wikimédia, qu’ils soient affiliés ou non, dans le but d’encourager les activités dans les différents projets Wikimédia autant sur le Web que sur le terrain. | |
| L’ESEAP est une plateforme qui encourage les communautés de la région à partager leurs expériences et leurs idées, et à trouver des opportunités de collaboration avec d’autres communautés d’Asie de l’Est et du Sud-Est et de quelques pays du nord de l’Indonésie. | |
| L’Iberocoop a pour but de lier les chapitres et les groupes de travail locaux de l’Ibéro-Amérique afin d’établir un chapitre dans la région, renforçant ainsi la collaboration et l’échange d’expériences. | |
| Wikimedia Europe centrale et orientale est un partenariat dont l’objectif principal est de stimuler la croissance de tous les projets Wikimédia de cette région et d’aider à la coopération et à la compréhension des projets individuels qui font partie de la région CEE. | |
| La Coalition Wikimedia États-Unis vise à regrouper les chapitres et organisations thématiques Wikimédia aux États-Unis, dans le but de promouvoir une coopération entre eux. | |
| WALRUS (Wikimedians Active in Local Regions of the United States) est une coalition d’individus et d’organisations basée aux États-Unis qui soutient l’édition de projets Wikimédia. |
Les groupes d’usagers

Un groupe d’usagers des projets Wikimédia, plus communément intitulés par l’expression moins inclusive « groupes d’utilisateurs », est une possibilité d’affiliation simple et flexible qui demande moins de prérequis qu’un chapitre ou qu’une organisation thématique. Celui-ci peut en effet être constitué par trois éditeurs actifs seulement, dès lors que ceux-ci adoptent au sein de leur groupe le code de conduite en application au sein du mouvement.

En avril 2023, 141 groupes, dont certains n’existent probablement plus aujourd’hui, tandis que d’autres ont probablement vu le jour, étaient répertoriés sur une page du site Méta-Wiki accessible via le code QR repris ci-contre[337]. En consultant cette liste, on se rend compte à nouveau, de la diversité géographique et culturelle et de la variété des centres d’intérêts présents au sein du mouvement.
On constate aussi que la majorité de ces groupes affiliés, dont le nombre semble en augmentation, se sont formés autour du désir d’une meilleure représentation locale ou identitaire. En janvier 2021[338], sur le 138 existants, on pouvait effectivement dénombrer 54 groupes nationaux, 32 groupes régionaux, 27 groupes linguistiques, 16 groupes identitaires et de sensibilisation, contre 11 groupes thématiques, 16 groupes d’aide aux projets et 8 groupes de soutiens techniques. Tout parait donc indiquer que ces regroupements répondent prioritairement au besoin de se rassembler autour de ce que l’on est et de ce qui nous entoure, et donc a fortiori, de ce que l’on connaît le mieux. De cette nouvelle observation, on comprend donc à nouveau, qu’il est possible au sein d’un vaste mouvement international et interculturel, de combiner unité et diversité.
Les projets d’assistances
À côté des nombreux regroupements qui viennent d’êtres présentés, il existe aussi des projets d’assistances qui aident à la création de contenus ou à l’utilisation de ceux-ci par les usagers des projets Wikimédia. Le projet Kiwix par exemple, permet d’établir un accès hors ligne[339] à toutes les versions linguistiques des projets Wikimédia, ainsi qu’à de nombreuses autres ressources pédagogiques libres et produites à l’extérieur du mouvement[340]. Ce qui représente une véritable aubaine pour les personnes incarcérées, et toutes celles qui ne bénéficient pas de connexion internet[341].
Un autre projet intitulé Lingua Libre a pour ambition de produire sous licence libre, un corpus linguistique, audiovisuel, multilingue et collaboratif[342], pour enrichir les projets pédagogiques. Ce projet est principalement actif en ligne, alors que d’autres projets tels que Afripedia[343], WikiAfrica[344] et Wiki In Africa[345], qui pour sa part est multilingue, sont plus actifs hors ligne et ont pour ambition commune d’apporter des solutions locales au développement des activités Wikimédia sur le continent africain.
Parmi les projets d’assistances disparu à ce jour, il y eut aussi le projet Wikipedia Zero qui visait à fournir un accès gratuit aux projets Wikimédia, afin d’aider les populations précarisées dans l’utilisation du web. Lancé en 2012 par la Fondation, ce projet inspiré du marketing direct de Facebook Zero, fut l’occasion d’établir de nouvelles collaborations avec des producteurs de hardware[346], et de nombreux opérateurs de télécommunication[347].
Le projet fut cependant abandonné en 2018, suite à une baisse de fréquentation et l’apparition de certaines critiques concernant son manque de neutralité concernant l’usage du net[348]. Au même titre que les associations et groupes d’usagers, les projets d’assistance ainsi que les collaborations et partenariats qu’ils ont permis de créer, sont donc susceptibles, eux aussi, de disparaitre à tout moment, pendant que d’autres pourraient voir le jour.
| Kiwix est un logiciel informatique pour lire les projets Wikimédia hors ligne. | |
| Lingua Libre a pour but de produire un corpus audiovisuel multilingue collaboratif sous licence libre. | |
| WikiAfrica vise à africaniser Wikipédia à travers différents réseaux, recherches, publications et événements. | |
| Wiki In Africa a pour mission de rééquilibrer le type et la diversité des informations et des perspectives qui sont disponibles en ligne au sujet de l’Afrique. | |
| Afripédia fournissait un accès hors-ligne aux projets Wikimédia dans les pays africains. | |
| Wikipedia Zero était un projet visant à fournir un accès gratuit aux projets Wikimédia via l’Internet mobile pour les populations qui ont du mal à financer leur accès à Internet. |
Les cycles de conférences et espaces de rencontres

Au sein du mouvement Wikimédia, de nombreux évènements, dont la plupart sont repris dans un agenda collectif[350], permettent de réunir des personnes impliquées dans le mouvement, ou d’autres intéressées par ce qui s’y passe. Ces rencontres peuvent s’organiser de manière sporadique ou régulière, annuelle ou bisannuelle, à un niveau national ou international, en ligne ou hors ligne et durant un jour ou plusieurs jours. Certaines peuvent même s’organiser en périphérie du mouvement. Comme c’est le cas depuis 2016 de l’Enterprise MediaWiki Conference, qui réunit des acteurs publics ou privés, à but lucratif ou non, autour de l’usage du logiciel MediaWiki[351].
La plus importante de toutes ces rencontres est le cycle de conférences Wikimania, qui rassemble chaque année et en provenance du monde entier, près d’un millier de personnes[352]. Un évènement qui de plus, est traditionnellement précédé par un Hackathon, ou autrement dit, un marathon de programmation et de documentation qui rassemble des programmeurs, ou autres personnes intéressées par l’amélioration technique des projets Wikimédia[353].
D’autres conférences ou conventions plus modestes sont organisées dans le mouvement, tout en étant axés sur des thématiques plus spécifiques, ou conçues pour des publics plus restreint. C’est le cas du sommet de Berlin[354] organisé chaque année pour rassembler des représentants de toutes les instances affiliées au mouvement, ainsi qu’une vingtaine d’autres regroupements, parmi lesquels on peut citer Wiki Indaba[355], consacrée au continent africain, ou encore la WikiConvention francophone[356] qui comme son nom l’indique se déroule en français.
Comme autres évènements[357] propices aux rencontres[358], on peut aussi mentionner les ateliers ou édit-a-thons, dont certains sont organisés dans le cadre de campagnes internationales. Ce qui est le cas du projet « Art+Feminism » dédiées à la lutte contre les biais de genre sur Wikipédia. Ensuite, on peut encore citer les WikiPermanences[359], organisées par des associations locales pour permettre la rencontre entre Wikimédiens chevronnés et les autres usagers des projets. Sans oublier finalement, que de simple rendez-vous peuvent être fixés entre contributeurs et contributrice, juste pour se rassembler autour d’un verre, d’un pique-nique ou d’un resto[360], comme ce fut le cas des rencontres hebdomadaires, en Île-de-France et d’autres grandes villes, organisées sous le slogan : « mardi, c’est Wiki »[361].
Toutes ces rencontres hors ligne ont cependant été suspendues lors de la pandémie de la Covid-19[362]. Durant cette période, la Fondation, qui avait fermé ses bureaux et opté pour le télétravail[363], avait aussi suggéré à l’ensemble du mouvement de suspendre ses activités hors ligne, de sorte à renforcer celles en ligne pour à aider les étudiants[364]. Puis, suite au prolongement de la crise sanitaire, la conférence Wikimania 2020 fut annulée, alors que celle de 2021 fut organisée en vidéoconférence[365].
Cette période exceptionnelle donna aussi naissance à des conversations mondiales en ligne durant lesquelles tous les membres du mouvement furent invités à discuter de sa stratégie. Avec plus d’une centaine de personnes connectées à chaque session, ces rassemblements permirent ainsi de partager des avis et points de vue sur la manière d’opérer la transition[366] du mouvement vers l’application des principes[367] et recommandations[368] édictées dans le plan stratégique 2030[369].
De telles expériences confirment donc que de nombreuses activités en ligne s’organisent ou peuvent s’organiser, en dehors des sites web hébergés par la Fondation. Au moment où, durant les activités organisées en présentiel, le brassage de personnes extérieures au mouvement apparaissent comme autant d’opportunités de voir naitre d’éventuels partenariats entre des associations externes et la Fondation ou toute autre entité affiliée au mouvement.
Les partenariats avec des entités externes au mouvement
Après avoir présenté l’organisation du mouvement au niveau de la Fondation et de ses affiliés, voici venu le moment de parler des nombreux partenariats établis entre le mouvement et des entités externes à ce dernier. On peut tout d’abord parler des membres du mouvement Wikimédia employés dans les galeries, bibliothèques, archives et musées ou dans le domaine de l’éducation, en tant que wikimédiens ou wikimédiennes en résidence. Ce sont là des personnes expérimentées dans l’usage des projets Wikimédia qui ont pour principale fonction d’apporter leur expertise dans le partage d’informations ou la diffusion de documents en lien avec le savoir et le patrimoine[370]. Dans le monde et En 2019, 170 postes de ce type étaient répartis dans le monde, avec des contrats qui pouvaient varier entre quelques heures par semaine à plusieurs mois sur l’année[371].
Bien avant qu’apparaissent ces programmes de résidences, d’autres partenariats avaient déjà été établis avec des institutions impliquées dans le développement du logiciel libre. Le premier de ces partenariats date de 2005, lorsque la distribution Linux KDE intégra du contenu de Wikipédia au niveau de ses applications[372]. Suite à quoi, ce sont de nombreux autres partenariats qui se succédèrent dans le cadre d’échanges de services, comme ce fut le cas avec le projet OpenStreetMap[373], un projet de cartographie du monde collaborative et sous licence libre, la free software foundation et Creative Commons[346] présentés en première partie d’ouvrage, ainsi que l’Open Knowledge Foundation, ou encore WikiToLearn dont les missions sont très proches de celle du mouvement Wikimédia.
Des conventions sont ensuite établies avec des organismes de plus en plus variés et parfois par l’intermédiaire d’associations affiliées au mouvement et non plus via la Fondation. Ce fut le cas par exemple de l’association Wikimédia France qui établit un partenariat avec le musée de Cluny situé à Paris, ou encore avec les Archives du département français de l’Hérault, afin d’enrichir la médiathèque Wikimedia Commons et les articles Wikipédia avec les fonds d’archives[374].
Au-delà de la francophonie, il y eut aussi le partenariat Noongarpedia[375] établi avec le conseil australien de la recherche dans le but d’ajouter du contenu en langue Noongar dans les projets Wikimédia, tout en cherchant à ajouter des informations concernant ce peuple australien dans les différents projets et versions linguistiques du mouvement. Pendant qu’en Suède cette fois, un autre partenariat du genre fut établi entre l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation la science et la culture (Unesco) et l’association Cultural Heritage Without Borders, dans l’optique de mettre sous licence libre des informations traitant de certaines formes d’héritages culturels en péril[376].
À cela, on peut encore ajouter des accords établis en 2019 avec le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dans le but d’améliorer la qualité et la quantité du contenu relatif aux droits de l’homme sur Wikipédia[377]. Ou encore ceux établis en 2020 avec l’Organisation mondiale de la Santé, dans le but d’offrir aux projets Wikimédia un accès gratuit à toute une série d’informations concernant la pandémie Covid-19, associé d’une mise à jour automatique[378].
On peut ensuite aussi parler de la Fondation Wiki Education, une spin-off de la Fondation Wikimédia qui a pour mission de faire le trait d’union entre les projets Wikimédia et le monde universitaire aux États-Unis et au Canada[379], ainsi que le laboratoire CivilServant’s Wikimedia studies qui travaille sur l’amélioration de la rétention des nouveaux éditeurs et nouvelles éditrices, tout en cherchant à améliorer l’expérience et la motivation des personnes les plus expérimentées[380].

Ensuite, il reste encore à citer les autres projets liés à l’éducation dont nombreux sont décrits sur le site Wikimedia Outreach[382]. On y retrouve de nombreux échanges entre le mouvement Wikimédia et le milieu de l’enseignement. Que ce soit lors de collaborations officielles, ou d’initiatives informelles en provenance d’enseignants actifs dans les écoles ou universités, il arrive en effet fréquemment que des étudiants soient invités à utiliser et même éditer les projets Wikimédia. Parmi ces activités d’étudiants, se trouvent des travaux personnels encadrés, des projets personnalisés de scolarisation ou encore des plans d’accompagnements personnalisés[383], qui sont parfois organisés sur plusieurs projets Wikimédia simultanément[384].
Comme exemples, il y a les cours au format MOOC[385] du Centre National d’Enseignement à Distance réalisés sur Wikiversité, ainsi qu’un projet de valorisation de ses connaissances sur Wikipédia orchestré par une l’université Paris Ouest Nanterre[386], ou encore plusieurs travaux pratiques encadrés organisé dans Wikilivres [387]. Sans compter que dans Wikipédia, et souvent sans que cela ne se remarque, de nombreux étudiants améliorent ou créent des articles à la demande de leur professeur.
Puis, au-delà des partenariats établis avec des organismes d’intérêt public, il existe enfin des collaborations avec des entreprises commerciales. Cela peut s’établir soit dans le cadre d’un support technique, soit par une aide financière ou l’apport gratuit de nouveau contenu au bénéfice des projets Wikimédia.
Au niveau technique, un des premiers partenariats du genre apparut en 2005, lors d’un accord très médiatisé entre la Fondation Wikimédia et l’entreprise Yahoo[388] qui accepta de prendre en charge l’hébergement du contenu des projets Wikimédia diffusés en Asie[389]. Google avait précédemment proposé ses services pour ce type d’hébergement, mais la proposition était restée sans suite[390]. Ce qui n’empêcha pas l’entreprise de garder de bons contacts avec la Fondation, puisqu’en 2010, elle lui fit un don de deux millions de dollars américain[391][392].
Ce genre de dons est évidemment très apprécié par le mouvement. D’ailleurs, certains géants du Web, qui exploitent eux aussi le contenu des projets Wikimédia dans le cadre de leurs activités commerciale sans offrir de réelle compensation, sont parfois montrés du doigt par la Fondation[393]. Ce qui n’est pas le cas de Google qui fait office de bon élève, en apportant d’autres soutiens techniques et financier au mouvement. Ce fut encore le cas en 2018, dans le cadre du projet Tiger[394], un projet gagnant-gagnant dont le but est de développer des langues minoritaires indiennes au niveau des projets Wikimédia[395], ou encore en 2019, lorsque Google Translate fut utilisé pour la traduction de contenu en langues locales[395].
Les aides financières en provenance des grandes compagnies sont toutefois plafonnées, de telle sorte à ce qu’elles restent négligeables comparées aux millions de dons individuels, d’un montant moyen de 15 dollars, récoltés chaque année par la Fondation. Cela a pour objectif de garantir la liberté de gestion du mouvement, sans pour autant priver la Fondation d’une marge d’exploitation qualifiée en 2017 de « très enviable » par le journal Quartz[396]. La quantité importante de dons récoltés chaque année depuis 2007, a en effet permis la création d’une réserve budgétaire évaluée à plus de 166 millions de dollars en 2020[397].
Cela étant dit, il peut arriver qu’un partenariat soit à l’origine d’une polémique. Ce fut le cas en 2009 par exemple, lorsque la firme Orange fut autorisée à diffuser le contenu des projets Wikimédia sur certains de ses portails web et mobile[398]. Car lorsque que la présence d’encarts publicitaires fut constaté sur les pages de rediffusion du contenu Wikimédia, cela fut très mal perçu par la communauté des éditeurs bénévoles qui manifestèrent leur mécontentement[399].
Cependant, quatre ans plus tard et sans que cela ne suscite aucun commentaire, la Fondation établit un partenariat avec la société commerciale Coinbase, dans le but de faciliter le traitement des dons offerts en bitcoins[400]. Tout semble donc indiquer que la collaboration avec des entreprises à buts lucratifs, alors que le mouvement ne l’est pas, ne pose pas de problème, pas plus que l’optimisation les gains de la Fondation par diverses manières. Seul l’usage de publicités en lien avec la diffusion des contenus Wikimédia semble être une chose intolérable pour les bénévoles qui les produisent.
Même la revente d’un support reprenant du contenu des projets Wikimédia ne pose pas de problème en soi. Et c’est d’ailleurs dans ce contexte que la société commerciale allemande Pediapress fut autorisée à vendre des livres qui contiennent des compilations d’articles en provenance des projets Wikimédia[401]. Toujours à ce jour, il est effectivement possible, en utilisant son navigateur et les hyperliens présents dans les projets Wikimédia, de se rendre sur le site web de l’entreprise pour commander un livre de son choix. En contrepartie de quoi, 10 % des bénéfices liés à la vente de ces ouvrages sont reversés à la Fondation[402].
Le Dico[403] est un autre exemple de publication commerciale d’un contenu en provenance des projets Wikimédia. Ce dictionnaire au format papier, publié par les Éditions Garnier Frères, fut en effet imprimé suite à un partenariat établit entre la maison d’édition, l’association Wikimédia France et le projet Wiktionnaire en français, qui permit l’impression et la diffusion d’un ouvrage reprenant les 40 000 mots de la langue française les plus consultés sur le dictionnaire en ligne.
Finalement, le mouvement Wikimédia apparaît donc comme un allié intéressant dans le cadre d’une mission de diffusion de la connaissance, ou pour l’amélioration d’un enseignement au départ de plate-formes libre et gratuites. Quant à la cosmographie du mouvement, sa présentation permet certainement de mieux comprendre comment des acteurs individuels ou collectifs, privés ou publics, commerciaux ou sans but lucratif, institutionnels ou non, peuvent se rassembler autour de cet objectif commun, qu’est le libre partage de la connaissance.
En terminant la lecture de cette deuxième partie d’ouvrage, on découvre donc, qu’un mouvement social peut être complexe au niveau de son organisation, tout en restant sain par le fait que chacun est libre d’y choisir sa place. D’un côté, les principaux acteurs du mouvement, que sont les contributeurs et contributrices bénévoles actifs au sein des projets, sont effectivement libres d’entamer ou de mettre fin à leurs activités quand ils le veulent. Alors que de l’autre côté, la Fondation et les organismes affiliés établissent des partenariats très variés et dans un vaste champ de coopération planétaire, sans pour autant établir de réels liens de subordination entre les parties, grâce aux précautions prises pour éviter l’apparition de toute pression financière ou politique, qui pourraient apparaitre en liens avec d’organismes commerciaux ou étatiques.
Conclusion : Un mouvement culturel inspirant
Tout au long de cet ouvrage, le mouvement Wikimédia fut présenté comme un vaste système ouvert, dans lequel se trouvent d’un côté, une sphère d’activités numériques mondialement connue grâce au projet Wikipédia, et de l’autre, une sphère d’organisations hors ligne nettement moins populaire, qui s’articule autour de la Fondation Wikimédia et des organismes affiliées au mouvement. Au niveau des projets éditoriaux, les activités se font essentiellement sur base bénévole, tandis que du côté des organismes affiliées, celles-ci peuvent être réalisées par des travailleurs rémunérés.
Ces employés sont toutefois minoritaires par rapport aux bénévoles, qu’ils ont souvent pour charge d’aider. Cela contrairement à ce qui se passe au sein de la Fondation, où les contractuels ont pour tâche de gérer, à l’échelle du mouvement, les questions d’infrastructures informatiques, logistiques, administratives, juridiques, financières, et parfois organisationnelles, lorsqu’elles se posent dans le cadre d’un événement d’envergure internationale.
Durant leur temps de travail, les salariés du mouvement sont en revanche inactifs dans les projets pédagogiques, sauf pour diffuser des messages d’information dans les espaces de discussion, ou pour répondre à des questions. Alors qu’en dehors des projets éditoriaux, ils peuvent participer aux élections des membres du conseil d’administration de la Fondation, ainsi qu’à d’autres activités en lien avec la stratégie du mouvement et sa gestion politique.
Les bénévoles quant à eux, peuvent s’investirent dans des activités de promotion, de formation, de gestion, de coordination ou de prise de décision. Ce qui peut se faire en rejoignant un conseil d’administrations, un comité ou un groupe de travail ou en participant à l’élaboration des stratégies du mouvement. Ceci à côté bien sûr, de tous les espaces pédagogiques où leur participation est grandement sollicitée. Et ce contrairement aux salariées qui, s’ils éditaient les projets durant leur temps rémunéré, risquerait d’attribuer à la Fondation ou aux organismes affiliés, le statut d’éditeur du contenu des sites web, plutôt que celui d’hébergeur ou d’organismes de soutien.
Cela ne veut pas dire qu’en dehors de leurs activités professionnelles, les employés du mouvement sont incapables de modifier le contenu des projets Wikimédia. Mais ils savent dès lors qu’à la moindre dérive pouvant être mise en lien avec leur statut d’employé, cela peut aboutir à un licenciement[404]. D’ailleurs, au sein des projets éditoriaux, toutes les personnes rémunérées pour leurs participations, y compris par une entité extérieure au mouvement, doivent respecter une règle de divulgation d’identité ou de fonction, reprise dans les conditions générales d’utilisation des projets[405].
Contrairement à cela, il est tout à fait naturel que les bénévoles, un minimum actifs au sein des projets et en possession d’un compte, aient accès à la quasi-totalité des activités du mouvement. Et ce, jusqu’aux prises de décision les plus importantes, puisque tous les membres des conseils d’administration du mouvement sont bénévoles. Suite à quoi, il faut se rappeler qu’au niveau des comités, des groupes de travail, et autres lieux de gestion et de prise de décision formellement établis au sein du mouvement, les volontaires travaillent côte à côte avec les personnes employées par le mouvement, y compris celles actives dans les équipes de directions.
À l’intérieur de l’organisation Wikimédia, apparaît ainsi une structure très horizontale par sa mixité et dans laquelle il est possible de passer du statut de bénévole à celui de contractuel et réciproquement. À ce propos, un contributeur expliquait qu’il était employé pendant un an par l’Institut international pour la Francophonie de Lyon afin de travailler sur le Dictionnaire des francophones. Lorsque son mandat fut terminé, c’est de nouveau en tant que bénévole, qu’il posta ce message à l’attention de la communauté des éditeurs du projet Wiktionnaire francophone[406] :
Tout au long de cette année, j’espère avoir été à l’écoute de la communauté et j’espère que mes modifications ne sont pas allées à l’encontre des usages en vigueur. N’hésitez pas à me faire part de toute remarque ou question sur des choses que j’aurais pu faire ou ne pas faire, je me tiens disponible pour en assurer le suivi. J’ai appris énormément de choses sur les façons de faire, la lexicographie en général et j’ai aujourd’hui une vision assez précise de ce qu’est une bonne entrée, une bonne définition. Aujourd’hui, avec mon compte personnel Sebleouf, j’ai l’ambition de continuer ces missions d’amélioration de la qualité à titre bénévole.

Comme l’explique ensuite très bien Alexandre Hocquet en paraphrasant Michel Foucault au sujet de Wikipédia, dans une vidéo accessible via son code QR, ce projet encyclopédique peut être vu tel une hétérotopie, ou autrement dit, comme un espace différent au regard de ce qui est habituellement observé au sein des sociétés. Une analyse tout à fait transposable au mouvement dans son ensemble, vu ses particularités liées à la liberté des acteurs et à l’esprit de partage, qui divergent fortement avec ce que l’on a l’habitude de voir dans le monde politique ou marchand.
Rappelons-nous en effet que la vision de Wikimédia est de développer un système de partage de la connaissance humaine à un niveau planétaire. Et que pour ce faire, le mouvement semble avoir tenu compte, de manière inconsciente sans doute, de cette composante importante dans l’organisation de la vie sociale que représente le nombre de Dunbar. Selon les capacités cognitives de chacun, ce nombre qui se situe entre 100 et 203, indique en effet le nombre maximum de personnes au-delà duquel, il devient très difficile d’établir des relations de confiance et une bonne communication au sein d’un groupe[408]. En sachant cela, l’idée de développer et maintenir au sein de l’immense structure Wikimédia, de nombreux petits groupes autonomes et interdépendants, est tout à fait remarquable.
À l’opposé des États-nations ou des religions qui divisent les êtres humains tout en établissant des hiérarchies statutaires, le mouvement Wikimédia, tout au contraire, développe une organisation extrêmement cosmopolite, dans laquelle cohabitent autour d’une mission commune, de nombreuses entités autonomes et peu hiérarchisées. Il s’agit donc bien là d’une manière très astucieuse de penser l’organisation du monde, au travers de ce que l’on pourrait considérer comme une sociocratie[409] ou holacratie planétaire, dans lequel les différents groupes d’humains autonomes fonctionnent tels des « holons[410] » sociaux. Ou autrement dit, un ensemble d’organismes autosuffisants capables de gérer des imprévus sans forcément ou obligatoirement se référer à une autorité supérieure.

En cette fin d’ouvrage, il devient donc évident que le mouvement Wikimédia est quelque chose de plus vaste, plus complexe et surtout plus intéressant qu’une simple encyclopédie. Car au sein de l’écoumène numérique, et grâce à un refus catégorique de toute forme de publicité, c’est finalement l’espace du savoir que le mouvement a réussi à maintenir à l’écart de l’espace des marchandises[411]. Cela pendant que dans le reste de l’espace Web, pourtant initialement conçu comme lieu d’émancipation, les entreprises commerciales finirent par prendre le dessus, en créant des espaces à but lucratif pourvoyeurs d’exclusions sociales[412].
De manière moins flagrante sans doute, ces inégalités existent aussi dans le mouvement Wikimédia. Ce qui explique peut-être pourquoi la majorité des membres qui ont participé à l’élaboration de sa stratégie à l’approche de 2030, ont décidé d’orienter celle-ci vers un partage plus équitable des connaissances humaines selon deux grands principes[413] :
La connaissance en tant que service : Pour servir nos utilisateurs, nous deviendrons une plate-forme offrant des connaissances libres à travers le monde, sans limites d’interfaces ni de communautés. Nous bâtirons des outils pour que nos alliés et partenaires puissent organiser et partager des connaissances libres au-delà de Wikimédia. Notre infrastructure permettra que nous et d’autres puissions rassembler et organiser différentes formes de connaissances libres crédibles.
L’équité au sein de la connaissance : En tant que mouvement social, nous focaliserons nos efforts sur les connaissances et les communautés qui ont été exclues des structures de pouvoir et de privilège. Nous accueillerons des personnes de toutes les origines pour construire des communautés fortes et diverses. Nous surmonterons les obstacles sociaux, politiques et techniques qui bloquent l’accès et la contribution des personnes aux connaissances libres.
Bien sûr, il ne s’agit là que d’affirmations théoriques formulées dans un mouvement social qui n’est pas épargné par les inégalités sociales et économiques qui caractérisent notre époque. Car il va de soi, qu’entre les employées et employés de directions et les bénévoles en situation précaire, les élus dans les conseils d’administration et les contributeurs ou contributrices sans compte, les programmeurs d’interfaces et les utilisatrices ou utilisateurs novices, certaines inégalités sont aussi présentes au sein du mouvement, et même pourvoyeuses de certaines tensions.
C’est là sans doute un paradoxe qui, au-delà de Wikimédia, nous invite à réfléchir sur la meilleure façon d’organiser notre société humaine, confrontée aux enjeux d’un monde toujours plus global et numérique. Et il se fait que cette invitation représente précisément l’objet d’un second ouvrage intitulé Imagine un monde[414], dans lequel le modèle de partage et d’autodétermination bénévole Wikimédia est analysé, dans le but d’imaginer un monde plus juste et plus sain. Un monde dans lequel une révolution culturelle oubliée, mais remise en lumière dans cet ouvrage, pourrait achever son œuvre.
Remerciements
Étant sujet à une certaine dyslexie et dysorthographie, je tiens à entamer ces remerciements en les attribuant en premier lieu à toutes les personnes qui ont pris le temps de corriger l’orthographe de mes écrits. Je ne remercie pas en revanche, l’académie française d’avoir développé et maintenu une orthographe du français aussi inutilement complexe. Car comme l’expliquent deux linguistes dans une conférence TED que l’on peut visionner grâce au code QR ci-dessous, « La faute de l’orthographe » est que sa complexité repose sur peu de fondement, autres que le désir de discriminer une certaine frange de la population.

Heureusement, il existe aujourd’hui des correcteurs automatiques libres et très efficaces, créés par des personnes bienveillantes pour leurs parts, à qui j’adresse toute ma gratitude. J’en utilise trois différents de telle sorte à minimiser autant que possible le travail de mes relecteurs. Le premier est le correcteur natif de mon navigateur, le second est LanguageTool que j’ai utilisé dans sa version gratuite, et le dernier, qui m’est apparu de loin comme le plus complet, est Grammalecte, un logiciel libre que l’on peut installer aussi bien sur Firefox que LibreOffice.
Je tiens ensuite à remercier aussi toutes les personnes qui m’ont soutenu en m’offrant leurs commentaires, suggestions, réflexions et encouragements, tout au long de mon travail d’écriture. Je pense ici bien sûr, mais pas seulement, aux membres de la communauté Wikimédia qui m’ont gracieusement offert de leur temps et que je me dois de présenter comme coauteurs et coautrices de cet ouvrage. Au total, ce fut ainsi plus d’une centaine de personnes qui m’ont apporté leur aide, lors de nombreux échanges réalisés dans différents espaces de discussion en ligne ou hors ligne situés au sein du mouvement.
Plutôt que de chercher à reproduire ici tous les noms et pseudonymes de ces personnes, pour finalement en oublier certaines, je préfère terminer ces remerciements en m’adressant à tous les bénévoles du monde entier. C’est-à-dire à toutes ces belles personnes que l’on retrouve dans le mouvement Wikimédia, mais aussi dans d’autres mouvements ou organisations, ainsi que dans des familles, des groupes d’amis ou d'amies, et puis finalement en chacun d’entre nous, lorsque nous décidons de partager notre temps, nos compétences ou nos biens, avec des connaissances ou des inconnues. Car au bout du compte, qu’il s’agisse d’un sacrifice de soi-même ou d’un simple sourire, ce sont tous ces gestes volontaires et bienveillants, qui forment la beauté humaine. Ne l’oublions jamais.
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