View metadata, citation and similar papers at core.ac.uk brought to you by CORE provided by OpenEdition Perspectives chinoises 2008/1 | 2008 Sport et Politique Contrôler l’incontrôlable La délocalisation de l’industrie taiwanaise des semi-conducteurs vers la Chine et ses implications pour la sécurité Ming-Chin Monique Chu Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/perspectiveschinoises/3783 ISSN : 1996-4609 Éditeur Centre d'étude français sur la Chine contemporaine Édition imprimée Date de publication : 6 janvier 2008 Pagination : 56-71 ISSN : 1021-9013 Référence électronique Ming-Chin Monique Chu, « Contrôler l’incontrôlable », Perspectives chinoises [En ligne], 2008/1 | 2008, mis en ligne le 01 mars 2011, consulté le 20 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/ perspectiveschinoises/3783 © Tous droits réservés perspectives Articles Contrôler l’incontrôlable chinoises L a d é l o c a l i sa t i o n d e l ’ i n d u s t r i e t a iwa n a i s e d e s s e m i - c o n d u c t e u r s ve r s l a Chine et ses implications pour la sécurité MING-CHIN MONIQUE CHU (1) Cet article présente les résultats préliminaires d’une étude de cas qui explore le lien entre mondialisation et sécurité. En adoptant une approche « élargie » et multidisciplinaire, nous analyserons les aspects stratégiques de la délocalisation de l’industrie des semi-conducteurs vers la Chine, phénomène qui s’inscrit dans le processus de mondialisation actuelle. Sur la base d’entretiens et de données secondaires, nous explorerons les motivations de cette migration ainsi que les moyens par lesquels les entrepreneurs taiwanais contournent et violent la réglementation taiwanaise en vigueur. Nous avancerons que ces activités, motivées par le profit, aboutissent à l’émergence de toutes sortes de défis stratégiques pour Taiwan et pour les États-Unis dans les domaines de la sécurité technologique et de la sécurité de défense. Introduction voyait que le nombre de transistors par circuit de même taille doublerait tous les deux ans, la croissance de l’industrie des C et article présente les résultats préliminaires d’une semi-conducteurs au cours des dernières décennies a été lar- étude de cas qualitative qui explore la relation entre gement liée à la capacité de réduire la taille du transistor tout mondialisation et sécurité à travers les enjeux straté- en en augmentant la vitesse à coût égal((3). Aujourd’hui, les giques de la migration de l’industrie microélectronique tai- composants électroniques sont présents dans de nombreux wanaise vers la Chine continentale. produits de consommation courante (électronique, informa- Rappelons en premier lieu que la vague de mondialisation tique, communication, automobile) et dans des équipements actuelle a bousculé notre perception de la sécurité, tant en à usage aérospatial ou militaire (voir Figure 1). Les ventes termes d’action que de portée. L’ampleur des menaces à la mondiales de semi-conducteurs ont atteint 247,7 milliards de sécurité, qui dépassent désormais le secteur militaire et l’É- dollars américains en 2006, en grande partie grâce au suc- tat, a incité certains universitaires à préconiser un pro- cès de produits de consommation tels que les lecteurs MP3 gramme élargi et multisectoriel pour les études sur la sécu- et les téléphones portables((4). L’importance de cette indus- rité. Cette approche leur a valu le nom de « wideners »((2). trie pour l’économie et la sécurité nationale des États-Unis, S’inspirant de cette approche, notre étude s’intéresse aux par exemple, a été résumée ainsi dans un rapport de 1989 questions de sécurité sur une base sectorielle dans le cadre du Comité national (américain) de conseil sur les semi- de la délocalisation en Chine de l’industrie taiwanaise des semi-conducteurs, un aspect délicat de la politique mondiale 1. Je tiens à remercier pour leurs précieux commentaires et conseils Peter Nolan, Jean- actuelle. Pierre Cabestan, Fiorella Allio, Frank Muyard, le lecteur anonyme, un membre de l’in- dustrie de défense américaine qui souhaite rester anonyme ainsi que mes collègues au Centre d’études internationales de l’Université de Cambridge. Se m i-co nduc te ur s, 2. Les « wideners » ont pour objectif d’élargir l’agenda sécuritaire pour y inclure des ques- mondialisation et sécurité tions relevant des secteurs économique, sociologique, sociétal, politique et environne- mental. Voir, par exemple, Ann J. Tickner, « Re-Visioning Security », in Steve Smith (éd.), International Relations Theory Today, Cambridge, Polity Press, 1995, p. 175-97; Barry L e contexte Buzan et al., Security: A New Framework for Analysis, Londres, Lynne Rienner Publishers, 1998; Joseph S. Nye et S. Lynn-Jones, « International Security Studies: A Report of a Conference on the State of the Field », International Security, vol. 12, n° 4, Le choix de l’industrie des semi-conducteurs pour notre printemps 1988, p. 5-27. étude de cas est pertinent et significatif à plusieurs égards. 3. La déclaration originelle de Moore est reproduite dans Gordon E. Moore, « Cramming More Components onto Integrated Circuits », Electronics Magazine, 19 avril 1965, p. Premièrement, cette industrie a démontré son importance 114-117. L’article est reproduit dans Proceedings of the IEEE, vol. 86, n° 1, janvier 1998, pour l’économie et la défense des pays concernés depuis sa p. 82-85. 4. Semiconductor Industry Association, « Global Chip Sales Hit Record $247.7 Billion in naissance en 1947, suite à l’invention du transistor par Bell 2006 », communiqué de presse, 2 février 2007, http://www.sia-online.org/ Labs. Suivant la loi de Moore énoncée en 1965, qui pré- pre_release.cfm?ID=426, consulté le 9 mars 2007. 56 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives Figure 1. Principales étapes de la chaîne d’approvisionnement de l’industrie chinoises des semi-conducteurs conducteurs (National Advisory Committee on Semicon- à jour de cette liste en décembre 2005, Wassenaar précise ductors) : ainsi ses critères pour la sélection des produits et technolo- gies à double usage : « Les produits et technologies à double L’industrie des semi-conducteurs est stratégique pour usage soumis à un contrôle sont ceux qui constituent des élé- l’Amérique. Elle est le fondement de l’ère de l’infor- ments majeurs ou clés pour le développement, la production, mation, et joue un rôle crucial dans l’industrie de l’utilisation ou le renforcement des capacités militaires ». À l’électronique de consommation et dans d’autres sec- l’heure actuelle, cet accord stipule que les équipements de li- teurs qui ont un contenu élevé d’électronique dans thographie « capables de produire des figures dont la dimen- leurs produits. La sécurité nationale des États-Unis sion de l’élément résoluble minimal est égale ou inférieure à dépend aussi de cette industrie. Les États-Unis et les 180 nm » sont soumis à un contrôle. Cela signifie que toute forces de l’OTAN comptent sur leur avantage tech- exportation de ces équipements vers la Chine nécessite l’au- nologique dans le domaine des semi-conducteurs haut torisation des États membres de Wassenaar concernés((6). de gamme pour compenser la supériorité numérique En 2005, les États-Unis ont donné le feu vert à la vente de des leurs rivaux potentiels((5). la technologie 65nm à la Semiconductor Manufacturing In- Deuxièmement, l’existence même de divers dispositifs régu- 5. Pour une brève histoire de l’invention du transistor, voir R. Warner, « Microelectronics: Its Unusual Origin and Personality », IEEE Transactions on Electron Devices, vol. 48, n° 11, latoires aux niveaux multilatéral, bilatéral et unilatéral impli- 2001, p. 2457-2467. La citation est parue dans Robert Kuttner, The End of Laissez-Faire: quant ici les trois principaux États concernés – les États- National Purpose and the Global Economy after the Cold War, New York, Alfred A. Knopf, 1991, p. 223. Unis, la Chine et Taiwan – illustre bien la nature stratégique 6. On peut dire que la fonction de Wassenaar a été entachée entre autres par l’absence de de l’industrie des semi-conducteurs. Au niveau multilatéral, toute clause de « no undercut », c’est-à-dire une clause de non-concurrence selon l’Accord de Wassenaar (sur les contrôles à l’exportation des laquelle un signataire de Wassenaar accepterait de ne pas autoriser l’exportation de tout produit listé ayant au préalable fait l’objet d’un refus de licence d’exportation par un armes conventionnelles et des produits et technologies à autre signataire pendant une période donnée. Pour une liste des contrôles mise à jour double usage), conclu en 1996, inclut dans sa liste de en décembre 2005, voir http://www.wassenaar.org/controllists/WALIST% 20(05)%201%20Corr..pdf. Consulté le 15 mars 2006. Pour une liste mise à jour en contrôle des produits, équipements, matériels et technolo- décembre 2006; voir http:// www.wassenaar.org/controllists/WALIST%20(06)% gies contenant des semi-conducteurs. Dans la dernière mise 201%20PDF%20Version.pdf. Consulté le 15 janvier 2007. 57 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives ternational Corporation (SMIC, Zhongxin) de Shanghai, géopolitiques entre les trois protagonistes. Étant donné la chinoises comme l’a annoncé à Pékin Richard Chang, le président nature stratégique de cette industrie, il est important d’ana- de SMIC, lors de la 3e Exposition internationale des indus- lyser l’impact de la mondialisation du secteur microélectro- tries le 24 août 2005. Au niveau bilatéral, un pacte conclu nique sur les relations sécuritaires entre les États-Unis, la entre Washington et Pékin en 1998 prévoyait des visites Chine et Taiwan, à supposer que de telles relations exis- d’inspection effectuées par des représentants américains tent. des usines de semi-conducteurs en Chine. Ces visites Il est important de noter que le caractère stratégique de l’in- avaient pour but la mise en place de vérifications avant la dustrie microélectronique lui a accordé une place unique délivrance d’une licence et après expédition. En avril dans les discussions relatives à l’économie, la sécurité et les 2004, les deux gouvernements ont échangé des lettres pro- relations internationales, et pas seulement dans le contexte mettant de développer ce type de visites. Pour Taiwan, un des relations triangulaires évoquées plus haut. Des études si- mémorandum d’entente a été conclu avec les États-Unis milaires, bien qu’à un degré différent, sur l’interaction entre sur les contrôles d’exportation en 1990. En mars 2005, le l’industrie microélectronique, l’économie et la sécurité ont premier séminaire sur les contrôles d’exportations a été or- été menées dans d’autres contextes comme la confrontation ganisé par des représentants américains pour leurs homo- entre les États-Unis et l’URSS pendant la Guerre froide et logues de Taipei. l’ascension du Japon dans l’industrie microélectronique à la Au niveau unilatéral, le département du Commerce améri- fin des années 1980 et au début des années 1990((9). cain est l’autorité responsable de la gestion et de l’applica- tion du contrôle des exportations de produits à double Quelques défini tions : mondia lis ati on et usage, c’est-à-dire les composants, équipements, matériaux séc uri té à base de semi-conducteurs sophistiqués ainsi que les logi- ciels et technologies classés dans diverses sous-catégories de Avant de présenter les données empiriques émanant de la catégorie III de la Liste des contrôles commerciaux l’étude de cas qui nous intéresse ici, il est important de dé- (CCL) des États-Unis. Le gouvernement taiwanais, quant finir les termes de « mondialisation » et de « sécurité », tels à lui, a mis fin à une interdiction totale des investissements que nous les utilisons dans cet article. dans le secteur des semi-conducteurs en Chine en 2002, permettant ainsi les investissements sur le continent pour une production limitée de tranches de 8 pouces utilisant la 7. Le département américain du Commerce décide d’accorder ou non une licence au cas par cas, et soumet parfois certaines demandes à l’avis d’autres agences gouvernemen- technologie 0,25 micron. Conformément à la réglementa- tales (département d’État, Pentagone, département de l’Énergie). Dans le cas de Taiwan, tion actuelle à Taiwan, les sociétés taiwanaises ne sont pas le ministère des Affaires économiques est responsable du contrôle des exportations d’équipement dotés de semi-conducteurs dans le cadre des mécanismes existants de autorisées à mener des activités de recherche et développe- contrôle du commerce des hautes technologies. Le Conseil scientifique national est ment (R&D) dans la conception de circuits intégrés ni à in- l’autorité responsable du contrôle des exportations de talents et de technologies. Les fonctionnaires que nous avons interviewés à Taiwan affirment que Taiwan assure res- vestir dans les microprocesseurs en tranches de 12 pouces pecter l’accord de Wassenaar sur la base du pacte conclu entre Washington et Taipei ou dans les opérations de conditionnement et d’essai de même si Taiwan n’est pas membre du pacte multilatéral. Entretiens avec des respon- sables des autorités commerciales de Taiwan et avec des responsable des autorités haut niveau en Chine((7). commerciales et militaires des États-Unis en 2005 ; sites Internet gouvernementaux et Troisièmement et finalement, la délocalisation vers la communiqués de presse. Voir, par exemple, sur le site du département américain du Chine de l’industrie microélectronique taiwanaise – qui Commerce (http://www.bis.doc.gov), « Statement on the Policy of Easing Restrictions on Chine-bound Investments in Producing Eight-inch Wafers Using Taiwan’s Wafer s’inscrit dans le courant continu de mondialisation de cette Technologies », Mainland Affairs Council, Taiwan, 29 décembre 2006, disponible sur industrie – se produit dans un contexte de relations sécuri- http://www.mac.gov.tw/english/macpolicy/easing.htm. Consulté le 15 janvier 2007. 8. Alastair Iain Johnston, « Is China a Status Quo Power », International Security, vol. 27, taires tendues entre la Chine et Taiwan d’une part, et entre n° 4, 2002, p. 5-56. les États-Unis et la Chine d’autre part. Alors que les États- 9. Sur le cas URSS-USA, voir, par exemple, Beverly Crawford, Economic Vulnerability in Unis et Taiwan maintiennent ce que certains chercheurs International Relations: The Case of East-West Trade, Investment, and Finance, New York, Columbia University Press, 1993; J. Fred Bucy, « Technology Transfer and East- américains comme Johnston appellent une relation d’al- West Trade: A Reappraisal », International Security, vol.5, n° 3, 1980-1981, p. 132-151. liance « quasi-militaire », les relations géopolitiques entre les Sur le cas USA-Japon, voir John W. Kanz, An Uncertain Shield: U.S. Microelectronics and Foreign Dependencies in a Globalized Industry, Thèse de doctorat, The Claremont États-Unis et la Chine sont beaucoup plus délicates, en par- Graduate University, 1991; Daniel I. Okimoto et al., The Semiconductor for Competition tie parce que les États-Unis sont perçus comme le garant de and National Security, Stanford, Northeast Asia-United States Forum on International Policy, Stanford University, 1987; Theodore H. Moran, « The Globalization of America’s la sécurité de Taiwan((8). Le conflit sur la souveraineté qui Defense Industries: Managing the Threat of Foreign Dependence », International perdure entre la Chine et Taiwan complique les interactions Security, vol. 15, n° 1, 1990, p. 57-99. 58 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives La mondialisation a souvent été présentée comme un terme proposés par Held et al., c’est la dynamique de l’armement chinoises ambigu et sujet à controverse((10). La pléthore de définitions mondial, et particulièrement la transnationalisation de la peut être divisée en deux catégories : celles qui s’intéressent base industrielle de défense grâce à laquelle les technologies à la mondialisation économique et celles qui privilégient la de production d’armements et les capacités militaires sont mondialisation non économique. Dans cet article, la mondia- diffusées à une échelle mondiale, qui s’applique à l’industrie lisation est définie au sens large et comprend des aspects à microélectronique, si l’on suppose que ce secteur constitue la fois économiques et non économiques, les processus de une partie de la base industrielle de défense de la nation((14). mondialisation étant perçus comme des phénomènes multi- De même, le terme de sécurité a été l’objet de controverses dimensionnels ayant des causes et des effets multiples. C’est chez les spécialistes. Les trois principaux paradigmes des re- sur la base de cette interprétation que certains chercheurs lations internationales, c’est-à-dire le réalisme, le libéralisme ont identifié plusieurs dimensions de la mondialisation – et le constructivisme, ont ainsi donné une définition diffé- économique (commerce, finance, production), militaire, po- rente de la notion de sécurité nationale, même si leurs ap- litique, culturelle, etc.((11). proches divergentes ne suivent pas toujours les clivages para- Cet article s’intéresse en priorité aux aspects économiques digmatiques((15). L’approche réaliste de la sécurité nationale et militaires, les plus pertinents dans l’étude de l’industrie se concentre sur la protection de l’intégrité nationale et des semi-conducteurs. La mondialisation économique de ce même des valeurs clés des États, et considère la force mili- secteur englobe le commerce, la finance et la production, taire comme la principale, voire l’unique, source de puis- mais dans cette étude une attention toute particulière est sance et le seul moyen de garantir la sécurité nationale. Les portée à la mondialisation de la production des semi-conduc- libéraux conventionnels, comme les réalistes, demeurent teurs, notamment à travers les activités transfrontalières des centrés sur l’État, mais mettent l’accent sur la nécessité d’in- multinationales et les flux de technologie, de ressources hu- clure les aspects non militaires de la sécurité nationale. Le maines, d’investissements étrangers directs (IED) et autres centrisme étatique et militaire du réalisme conventionnel formes de capitaux. Nous emprunterons la définition de Held et al. selon laquelle la mondialisation de la production signifie : 10. David Held et al., Global Transformations: Politics, Economics and Culture, Stanford, Stanford University Press, 1999, p. 1; Jonathan Perraton, « The Scope and Implications of Globalisation », in Jonathan Michie (éd.), The Handbook of Globalisation, Cheltenham, l’élargissement des activités des entreprises et des ré- Edward Elgar, 2003. p. 37-60; Paul Hirst et Grahame Thompson, Globalization in seaux commerciaux à travers les principales régions Question: The International Economy and the Possibilities of Governance, 2e édition, Cambridge, Polity Press, 1999, p. 17. économiques du monde. Dans sa forme la plus visible 11. Robert O. Keohane et Joseph S. Nye, « Globalization: What’s New? What’s Not? (And So et institutionnalisée, elle implique les opérations de What?) » Foreign Policy, n° 118, 2000, p. 16-17; D. Held et al., Global Transformations: gigantesques multinationales (MNC) qui organisent Politics, Economics and Culture, op. cit. On peut aussi citer la mondialisation sociale, la migration des personnes, la mondialisation environnementale et la mondialisation tech- et gèrent leurs activités commerciales au-delà des nologique. frontières parce qu’elles possèdent des usines, des 12. Les MNC sous-traitent également la production à des petites et moyennes entreprises magasins ou des filiales dans différents pays((12). à l’étranger, ce qui aboutit à la création de réseaux de production mondiaux. Dans ces cas, la tâche principale des MNC concernées n’a pas trait à la propriété mais plutôt aux relations contractuelles régularisées. D. Held et al., Global Transformations: Politics, Il est important de souligner que la mondialisation de la pro- Economics and Culture, op. cit., p. 236-237. duction, menée par les multinationales, peut également 13. John Salt, International Movements of the Highly Skilled, Paris, Directorate for Education, Employment, Labour and Social Affairs, International Migration Unit, aboutir à la migration de personnes, notamment de gestion- OECD/GD, 1997, p. 9-10 et p. 16-18; Grazia Ietto-Gillies, « The Role of Transnational naires qualifiés. Dans ce sens, certains ont avancé que les Corporations in the Globalisation Process », in J. Michie (éd.), The Handbook of Globalisation, op. cit., p. 140-144. activités transfrontalières des multinationales sont devenues 14. D. Held et al., Global Transformations: Politics, Economics and Culture, op. cit., p. 89. déterminantes dans tous les aspects des processus de mon- 15. Arnold Wolfers, « National Security as an Ambiguous Symbol », Political Science dialisation, et dépassent la pure production((13). Quarterly, vol. 67, n° 4, 1952, p. 481-502; Graham Allison et Gregory F. Treverton (éd.), Rethinking America’s Security: Beyond Cold War to New World Order, New York, W.W. La mondialisation militaire, quant à elle, est définie par Norton & Company, 1992; Aaron L. Friedberg, « The Changing Relationship between Held et al. comme « les processus (et modèles) d’intercon- Economics and National Security », Political Science Quarterly, vol. 106, n° 2, 1991, p. 265-76; Barry Buzan, People, States, and Fear: An Agenda for International Security nexion militaire qui transcendent les principales régions du Studies in the Post-Cold War Era, Hemel Hempstead, Harvester, 1991, p. 7; David A. monde et se reflètent dans les dimensions spatiotemporelles Baldwin, « The Concept of Security », Review of International Studies, n° 23, 1997, p. 10-12; Steve Smith, « The Concept of Security in a Globalizing World », in Robert G. et organisationnelles des relations, réseaux et interactions mi- Patman (éd.), Globalization and Conflict: National Security in a “New” Strategic Era, litaires ». Parmi les trois indices de mondialisation militaire Londres et New York, Routledge, 2006, p. 33-55. 59 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives s’évapore dans la conception constructiviste de sécurité na- pour la poursuite d’autres objectifs tels que le profit, le pou- chinoises tionale dans la mesure où les principales unités d’analyse, les voir et la tranquillité, comme l’a souligné Walz((19). Concrète- objets référents et l’étendue de la sécurité, diffèrent radica- ment, cela signifie que l’industrie des semi-conducteurs est lement. Comme nous l’avons souligné plus haut, les ap- liée à la sécurité de défense puisque, en procurant des com- proches de la sécurité nationale ne recoupent pas nécessai- posants électroniques qui sont essentiels aux opérations mi- rement les clivages paradigmatiques. Le fait que des cher- litaires modernes, elle est à la base du rayonnement militaire cheurs des trois camps, avec des motivations diverses et à d’une nation. des degrés différents, ont appelé à un élargissement de la no- Cet article aborde divers aspects des effets de la délocalisa- tion pour qu’elle inclut des éléments non militaires, en est un tion du secteur des semi-conducteurs vers la Chine en ma- exemple. tière de sécurité technologique et de sécurité de défense ; la Tenant compte de controverses liées à la notion de sécurité, question de la sécurité économique fera l’objet d’un autre ar- cet article souscrit à la conviction de Buzan, pour qui une dé- ticle. finition de la sécurité doit s’appliquer à des études de cas précises : « Les tentatives visant à apporter une définition de Bib liographie et méthodolog ie la sécurité sont plus efficaces quand elles sont appliquées à des cas empiriques où les facteurs en jeu peuvent être iden- Dans le contexte actuel de la dynamique du secteur micro- tifiés((16). » Après avoir analysé les facteurs uniques en jeu électronique impliquant les États-Unis, la Chine et Taiwan, dans notre étude de cas, le concept de sécurité appliqué à les études systémiques sur les conséquences sécuritaires de l’industrie microélectronique inclut la sécurité économique, la migration sectorielle à travers le détroit sont peu nom- la technologie sécuritaire et la sécurité de défense. breuses. Beaucoup d’études se sont penchées sur la dimen- La notion de sécurité économique peut être définie comme sion économique de cette migration ou sur les débats poli- englobant la compétitivité économique et l’indépendance tiques que cette migration a pu susciter à Taiwan((20). Peu, en économique, et est perçue comme contribuant directement à revanche, ont analysé d’un point de vue systémique la di- l’exercice du pouvoir national((17). En termes concrets, depuis les années 1960 où l’industrie des semi-conducteurs aux 16. B. Buzan, People, States, and Fear, op. cit., p. 20. États-Unis a été la première à délocaliser ses activités sur 17. Selon la définition de la sécurité nationale donnée par Romm, la compétitivité écono- une grande échelle, les effets d’une migration de ce secteur mique d’une nation fait référence au degré auquel une nation produit des biens et des services qui répondent à la demande des marchés internationaux tout en augmentant sur le plan de la sécurité économique ont suscité de nom- les revenus de ses citoyens. Par ailleurs, l’indépendance économique offre à une nation breuses inquiétudes : perte de compétitivité économique, ré- une certaine flexibilité qui lui permet de prendre des décisions libres de toute pression duction des emplois, évidement industriel (hollowing out), étrangère ou de toute coercition économique étrangère. Le concept de sécurité écono- mique comme atout direct à l’exercice du pouvoir national, quant à lui, se base sur la perte de technologies et de main-d’œuvre qualifiée. Ces in- définition de la « sécurité économique » offerte par Borrus et Zysman. Pour eux, il s’agit quiétudes ne sont certainement pas étrangères à la situation de « la capacité (d’une nation) à générer et appliquer des ressources économiques à l’exercice direct du pouvoir, ou de modeler indirectement le système international et ses que l’on peut observer aujourd’hui dans les relations entre la normes ». Joseph J. Romm, Defining National Security: the Nonmilitary Aspects, New Chine et les États-Unis d’une part, et entre la Chine et Tai- York, The Council on Foreign Relations, 1993, p. 78-80; Michael Borrus et John Zysman, « Industrial Competitiveness and American National Security », in Wayne Sandholtz et al. wan, d’autre part. (éd.), The Highest Stakes: The Economic Foundations of the Next Security System, New La notion de sécurité technologique, selon la définition de York, Oxford University Press, 1992, p. 9. Simon, est un « concept lié à la perception et au renforce- 18. Denis Fred Simon, « Techno-Security in an Age of Globalization », in Denis F. Simon (éd.), Techno-Security in an Age of Globalization, New York, M.E. Sharpe, 1997, p. 3-21. ment des atouts technologiques d’une nation ou d’une so- 19. Kenneth N. Waltz, Theory of International Politics, Reading (Mass.), Addison-Wesley, ciété », ce qui présuppose que la technologie est un élément 1979, p. 126. important de la sécurité nationale((18). En termes concrets, le 20. Sur la dimension économique et politique de la migration de l’industrie microélectronique dans le contexte Taiwan-Chine, voir, par exemple, Michael S. Chase et al., Shanghaied? déclin absolu et relatif de l’industrie des semi-conducteurs The Economic and Political Implications of the Flow of Information Technology and d’une nation, souvent considérée comme l’indice clé de son Investment across the Taiwan Straits, Santa Monica, Rand Corporation, 2004; T. J. Cheng, « Chine-Taiwan Economic Linkage: Between Insulation and Superconductivity », in Nancy développement technologique, a souvent suscité des appré- Bernkopf Tucker (éd.), Dangerous Straits: The U.S.-Taiwan-Chine Crisis, New York, hensions en matière de sécurité. Columbia University Press, 2005, p. 93-130; Thomas R. Howell et al., China’s Emerging Semiconductor Industry, San Jose, Semiconductor Industry Association and Dewey La notion de sécurité de défense fait référence à la défini- Ballantine LLP, 2003, p. 67-76; Chyan Yang et Shiu-wan Hung, « Taiwan’s Dilemma tion réaliste de la sécurité nationale, selon laquelle l’intégrité across the Strait », Asian Survey, vol. 43, n°4, 2003, p. 681-696; Barry Naughton, « The Information Technology Industry and Economic Integrations between China and Taiwan », territoriale d’un État est préservée essentiellement grâce à in Francoise Mengin (éd.), Cyber Chine: Reshaping National Identities in the Age of ses capacités militaires et ses alliances et est un prérequis Information, New York, Palgrave Macmillan, 2004, p. 155-84. 60 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives mension sécuritaire de ce mouvement économique((21). Par ceux qui ont été suivis par ce secteur au cours des dernières chinoises exemple, bien que le Defense Science Board (DSB) des décennies et risque bien d’avoir pour effet d’accroître consi- États-Unis ait publié en 2005 un rapport qui examinait les dérablement les capacités de la Chine dans le secteur micro- risques sécuritaires potentiels de la migration de l’industrie électronique. Scalise résume la situation ainsi : microélectronique vers la Chine, cette étude demeure très centrée sur les États-Unis. Elle contient peu de références à L’externalisation en Chine est différente dans la me- Taiwan et ne tient pas compte de l’environnement politique sure où il ne s’agit pas uniquement d’assemblage et intérieur chinois, ce qui est pourtant indispensable pour éva- d’essai… La Chine s’est très vite hissée au niveau de luer les risques auxquels les États-Unis peuvent être confron- leader mondial pour la production en amont. [En tés. Comme beaucoup d’études portant sur les aspects éco- conséquence], elle s’oriente très rapidement vers une nomiques de la migration industrielle à travers le détroit, capacité de conception qui mènera peut-être ensuite celle du DSB est aussi inadéquate dans la mesure où elle ne à une capacité de production de semi-conducteurs repose pas sur des données de première main obtenues sur pleinement intégrée((26). le terrain. Notre étude tente de combler ces lacunes d’une part en éta- Étendue, r api dité et c auses de la blissant un lien entre l’économie politique internationale et mi gr atio n les études sécuritaires et, d’autre part, en fondant nos ana- lyses sur une recherche de terrain. La « migration vers l’ouest » de l’industrie microélectronique Cette étude adopte en effet une approche qualitative com- taiwanaise dans son ensemble est en partie responsable du plétée par des données quantitatives. Nous avons mené plus déplacement vers la Chine du centre de gravité de l’indus- de 130 interviews de chefs d’industrie, représentants offi- trie microélectronique mondiale. Ce mouvement, résultat de ciels et experts essentiellement aux États-Unis et en Asie, et relocalisations, de transferts de technologies et de flux d’in- avons collecté des matériaux de seconde main en anglais et vestissements et de ressources humaines, remet en question en chinois aux États-Unis, en Asie et en Europe. Plus par- certaines idées anciennes selon lesquelles les intrants taiwa- ticulièrement, ce travail s’appuie sur des entretiens menés nais dans l’industrie chinoise des circuits intégrés étaient en avec les cadres supérieurs de sept des huit plus grands fabri- grande partie limités aux sous-secteurs de la fabrication((27). cants de puces en Chine et à Taiwan (selon un classement de 2004 établi à partir des chiffres d’affaires de ces socié- 21. Sur l’aspect sécuritaire des rapports industriels USA-RPC-Taiwan ou RPC-USA, voir, par tés). Tout en admettant les limites d’un « savoir partial et im- exemple, General Accounting Office, Export Controls: Rapid Advances in Chine’s parfait »((22), cet article résume sommairement les résultats Semiconductor Industry Underscore Need for Fundamental U.S. Policy Review, Washington DC, General Accounting Office, 2002; Joseph I. Lieberman, White Paper: empiriques préliminaires basés sur une triangulation des en- National Security Aspects of the Global Migration of the U.S. Semiconductor Industry, tretiens et des données secondaires obtenues jusqu’à aujour- juin 2003, disponible sur http://www.senate.gov/~lieberman/semi.pdf (consulté le 15 novembre 2003); Michael Klaus, « Red Chips: Implications of the Semiconductor d’hui. Industry’s Relocation to Chine », Asian Affairs: An American Review, vol. 29, n° 4, 2003, p.237-253; Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, Washington, D.C., Office of the Under Secretary of Defense for Acquisition, Technology, L a migration de l’indus trie and Logistics, février 2005. t aiwanaise des semi- 22. Gary King et al., Designing Social Inquiry: Scientific Inference in Qualitative Research, conducteurs en Chine Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 6-7. 23. C’est-à-dire une société qui effectue toutes les étapes du processus de fabrication d’un circuit intégré (conception, fabrication, essai et conditionnement). Dans le contexte d’une mondialisation croissante de l’indus- 24. Une fonderie est un fabricant de semi-conducteurs qui produit des puces pour d’autres trie des semi-conducteurs, la Chine émerge comme son nou- sociétés. veau centre de gravité puisque les fabricants de dispositifs in- 25. Pour Marco Mora, chef des opérations de SMIC, cette tendance s’apparente à des « déplacements géographiques », SEMICON Chine, 15 mars 2005, Shanghai, Chine. Un tégrés (integrated device manufacturers, IDM)((23), les labo- exemple récent est l’annonce par la firme Intel fin mars 2007 qu’elle s’apprêtait à fabri- ratoires de conception, les fonderies((24) ainsi que les unités quer une tranche de 12 pouces en Chine en utilisant la technologie 90nm. Ces tranches seraient destinées à la production de jeux de puces pour ses microprocesseurs. Voir par de conditionnement et d’essai d’Amérique du Nord, d’Eu- exemple, « Intel to Build 300mm Wafer Fabrication Facility in China: Fab 68 in Dalian is rope et d’Asie délocalisent une partie de leurs activités vers $2.5 Billion Investment », 26 mars 2007, communiqué de presse, http://www.intel.com/pressroom/archive/releases/20070326corp.htm (consulté le 26 la Chine((25). Pour George Scalise, président de la Semicon- mars 2007); Electronic Engineering Times (Internet Edition), 26 mars 2007. ductor Industry Association (SIA), cette tendance constitue 26. Entretien, 8 décembre 2004, San Jose, Californie, USA. un « nouveau modèle d’externalisation » qui est différent de 27. T. Howell et al., Chine’s Emerging Semiconductor Industry, op. cit., p. 67-76. 61 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives En réalité, les activités menées aujourd’hui en Chine concer- 50 % du marché mondial. En 2002, la société taiwanaise est chinoises nent presque la totalité des principaux sous-secteurs de la devenue la première fonderie de circuits intégrés à figurer au chaîne logistique des circuits intégrés, notamment la concep- palmarès des dix premières sociétés de circuits intégrés (9e tion, la fabrication, l’assemblage et les essais (voir Figure 1). place) en termes de ventes mondiales. Pour ce qui concerne la conception en amont des circuits in- Le premier concurrent de TSMC, United Microelectronics tégrés, les données obtenues sur le terrain indiquent que cer- Corporation (UMC, Liandian), dont le siège est également tains des plus grands laboratoires de conception de circuits à Taiwan, a exploité certaines « zones grises » dans la régle- intégrés à Taiwan se sont établis en Chine, après avoir ob- mentation gouvernementale pour aider au développement tenu l’autorisation du gouvernement taïwanais, pour offrir un de He Jian à Suzhou((33). Le bilan d’UMC, deuxième fon- « soutien technique » à leurs clients locaux. Toutefois, cer- derie sous-traitante mondiale, affiche 2,85 milliards de dol- tains laboratoires basés en Chine se sont plus tard engagés lars de recettes en 2005, soit 19 % du marché mondial. de manière illégale dans des activités de R&D((28). L’influence taïwanaise est aussi très forte chez GSMC, une Nos recherches montrent également que la fabrication des fonderie sous-traitante basée à Shanghai((34). Elle emploie ac- circuits intégrés est de loin le sous-secteur le plus important tuellement 100 Taïwanais, soit les deux tiers de ses effectifs dans l’industrie des semi-conducteurs en Chine ; c’est aussi recrutés hors de Chine((35). En décembre 2006, le gouverne- celui dans lequel les entreprises taïwanaises sont le mieux ment taïwanais a aussi approuvé les projets d’investissement implantées. « L’apport de Taiwan en termes de main- dans la tranche de 8 pouces en Chine présentés par les so- d’œuvre qualifiée, de capital et de technologies a apporté ciétés taïwanaises Powerchip Semiconductor (Lijin) et Pro- une contribution considérable à l’industrie de fabrication des mos Technology (Maode)((36). Enfin, certains fabricants de circuits intégrés (en Chine) », remarque Nasa Tsai (Tsai puces basés en Chine et spécialisés dans la production de Nan-hsiung), Taiwanais d’origine, ancien président de la tranches de 6 pouces, moins sophistiquées, telles que Grace Semiconductor Manufacturing Corporation (GSMC, CSMC (Huarunshanghua) et Sinomos Semicondictor, sont Hongli) et aujourd’hui à la tête de Simonos Semiconductor aussi dirigés par des Taïwanais((37). (Zhongwei). GSMC et Simonos sont toutes les deux des fonderies basées en Chine mais associées à Taiwan((29). Les 28. Entretien avec l’ancien président d’une société de conception taiwanaise qui dirigea les entretiens que nous avons conduits avec les autres fabricants opérations de la société en Chine, 20 juillet 2005, Taipei, Taiwan; entretien avec le chef de circuits intégrés vont dans le même sens((30). d’un atelier de conception, 9 septembre 2005, Pékin, Chine ; entretien avec le vice-pré- sident d’une société de conception taiwanaise, Hsinchu, Taiwan, 15 juillet 2005. Par exemple, SMIC, une des principales fonderies de 29. Entretiens, 14 septembre 2005, Ningbo, Chine. Chine, est dirigée par le Taïwanais-Américain Richard 30. Le classement de 2004 est basé sur les données d’IC Insight data, citées par le Los Chang et emploie quelque 650 Taïwanais, soit 59 % de ses Angeles Times (édition Internet), 3 janvier 2005. En 2004, les huit premiers fabricants effectifs recrutés hors de Chine continentale((31). Plusieurs de puces à Taiwan et en Chine étaient TSMC, UMC, SMIC, Huahong-NEC, ASMC, CSMC, He Jian et GSMC. Le classement a quelque peu changé par la suite, He Jian ayant personnes interrogées ont souligné le rôle essentiel joué par dépassé plusieurs de ses concurrents sur le continent. Selon iSuppli en juin 2005, SMIC Chang, qui est arrivé toutefois assez tard en Chine. a maintenu sa position de leader sur le marché des fonderies en Chine avec 42 % de part du marché chinois. Elle est suivie par Huahong NEC, He Jian, ASMC, GSMC et CSMC. En 2005, les données de IC Insights pour la Chine aboutissent au classement sui- Il est très important. L’industrie microélectronique vant: SMIC, Huahong-NEC, He Jian, ASMC, Shougang-NEC, GSMC et CSMC. Voir Purchasing Magazine (édition Internet), 18 mai 2006. mondiale regarderait la Chine autrement s’il n’y avait 31. Selon nos calculs compilés sur la base des données présentées par SMIC en septembre pas eu la tranche de 12 pouces de Richard Chang, 2005, 86 % des salariés de la société sont des Chinois de Chine continentale, le reste venant de l’étranger. Sur les 1 100 salariés venant de l’étranger, 650 sont de Taiwan et quelque 200-250 viennent des États-Unis. nous a révélé un ingénieur chinois ayant 35 ans d’expérience 32. Entretien avec un industriel chinois associé à l’une des premières entreprises d’État dans cette industrie((32). Le bilan de la société montre que les re- spécialisées dans les semi-conducteurs, 17 septembre 2005, Shanghai, Chine. cettes des ventes de SMIC ont atteint 1,16 milliard de dollars 33. Entretien avec un cadre supérieur de He Jian, 21 septembre 2005, Suzhou, Chine. américain en 2005, soit 7 % du marché mondial de la fonderie. 34. GSMC fut co-fondée par Winston Wang, fils du magnat taiwanais Wang Yung-ching, et Jiang Mianheng, fils de l’ancien président chinois Jiang Zemin et vice-président de Par ailleurs, avec l’aval du gouvernement taïwanais, Taiwan l’Académie chinoise des sciences (CAS). Semiconductor Manufacturing Company Ltd. (TSMC, Tai- 35. Entretien avec le président de la société, Zou Shichang, 27 septembre 2005, Shanghai, jidian), dont le siège est à Hsinchu (Taiwan) a établi une fi- Chine. liale à Shanghai, TSMC Shanghai. TSMC est la première 36. Communiqué de presse, Commission des investissements, ministère des Affaires écono- miques, Taiwan, 27 décembre 2006, http://www.moeaic.gov.tw (consulté le 15 janvier 2007). fonderie sous-traitante (pure-play foundry) mondiale, et ses 37. Entretien avec le président de CSMC, 25 septembre 2005, Shanghai, Chine; entretiens recettes ont atteint 8,22 milliards de dollars, soit presque avec le président de Sinomos, 14 septembre 2005, Ningbo, Chine. 62 No 2 0 0 8 / 1 L’usine de SMIC à Shanghai © AFP perspectives Nos recherches montrent par ailleurs que certaines sociétés chinoises taïwanaises spécialisées se sont engagées en Chine dans des opérations qui violent la réglementation taïwanaise, notam- ment dans les domaines du conditionnement et des es- sais((38). Qu’est-ce qui a suscité la migration vers l’ouest de l’industrie microélectronique taïwanaise ? Les principaux facteurs sem- blent être l’attraction du marché chinois, la main-d’œuvre chinoise et les incitations mises en place par les autorités du continent. Ce sont ces considérations qui, par exemple, ont poussé combinant conception et R&D, ce qui allège en partie la UMC à participer à l’établissement de He Jian en Chine. charge de travail de la maison mère à Taiwan((45). « Nous sommes venus essentiellement à cause du marché et Un autre facteur important ayant influencé la décision de dé- de la main-d’œuvre qualifiée », nous a confié un des respon- localiser a été la politique d’incitation offerte aux investis- sables((39). La demande de la Chine en semi-conducteurs est seurs étrangers par la Chine : avantages fiscaux et avantages insatiable non seulement parce que ce pays occupe une po- en termes d’infrastructures (terrain, approvisionnement en sition dominante dans la production de systèmes électro- eau et en électricité). niques mais aussi parce qu’il constitue un marché de consommation de plus en plus important. Selon IC Insight Comment d éjou er le co nt rôl e du Inc, le marché de consommation de semi-conducteurs en gou ver nemen t taï wan ais Chine a atteint 40,8 milliards de dollars en 2005, ce qui fait de la Chine le premier marché au monde pour les circuits Certaines sociétés – et certains individus – sont parvenus à intégrés. Certains estiment qu’il atteindra 124 milliards de contourner les réglementations en vigueur à Taiwan pour dollars en 2010((40). F. C. Cheng (Tseng Fan-cheng), vice- s’implanter en Chine. Ils ont eu recours à divers procédés : président de TSMC a également déclaré que l’expansion du marché chinois avait pesé dans la décision de sa société (1) Les « investissements privés » : certains industriels taïwa- d’établir une filiale en Chine : « Nous y sommes allés pour nais ont réalisé des « investissements privés » dans l’indus- gagner notre part dans le marché intérieur de la Chine conti- trie microélectronique en Chine soit en créant une nou- nentale((41). » Pour ce qui concerne le sous-secteur de la velle société soit en canalisant des capitaux pour aider des conception des circuits intégrés, beaucoup de responsables sociétés chinoises de conception((46). La réglementation de sociétés ont reconnu que l’attrait du marché chinois a in- taïwanaise actuelle proscrit ce genre de procédés((47). fluencé leur décision de délocaliser leurs activités vers la Chine((42). La présence d’une main-d’œuvre qualifiée en Chine a éga- 38. Entretiens avec divers acteurs de l’industrie, septembre 2005, Shanghai, Suzhou et Ningbo, Chine. lement été un facteur décisif dans la délocalisation de cer- 39. Entretien, 21 septembre 2005, Suzhou, Chine. taines des activités de ces sociétés vers le continent. Le res- 40. Purchasing Magazine (édition Internet), 18 mai 2006. ponsable de He Jian nous a expliqué que les prévisions 41. Entretien, 29 juin 2005, Hsinchu, Taiwan. d’une pénurie de personnel qualifié à Taiwan n’ont fait que 42. Entretien avec le chef d’un atelier de conception, 9 septembre 2005, Pékin, Chine. renforcer la décision de UMC de créer He Jian en 43. Entretien, 21 septembre 2005, Suzhou, Chine. Chine((43). C’est aussi le cas dans le secteur de la conception. 44. Un SOC « est composé d’au moins un processeur, de mémoire et d’un nombre indéfini d’autres fonctions comme des convertisseurs de protocole, des processeurs à signaux, Alors que le système sur puce (system-on-a-chip, SOC) est et des contrôleurs de débit ». Voir Greg Linden et Deepak Somaya, « Systems-on-a-Chip en train de devenir le système dominant, les technologies Integration in the Semiconductor Industry: Industry Structure and Firm Strategies », Industrial and Corporate Change, vol. 12, n° 3, 2000, p. 545-576. liées à la conception deviennent de plus en plus com- 45. Entretien avec l’ancien président d’une société de conception taiwanaise qui dirigea les plexes((44) et l’industrie doit faire appel à un nombre croissant opérations de la société en Chine, 20 juillet 2005, Taipei, Taiwan; entretien avec le pré- d’ingénieurs tant pour les aspects matériels que pour ceux re- sident d’une société de conception taiwanaise, 27 octobre 2005, Taipei, Taiwan. latifs aux logiciels. Une présence en Chine dépassant les 46. Entretiens avec divers acteurs industriels, août, septembre et décembre 2005, Chine et Royaume-Uni. simples plateformes de support technique permet aux socié- 47. Entretien avec Huang Chintan, secrétaire exécutif, Commission des investissements, tés de recruter des ingénieurs locaux à des postes de base ministère des Affaires économiques, 18 août 2005, Taipei, Taiwan. 63 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives (2) Le « soutien technique » : les activités de R&D sont me- qui est a été conçue pour contrôler les investissements et les chinoises nées sous couvert de « soutien technique » dans des fi- transferts de technologie dans le secteur des semi-conduc- liales basées en Chine. Certaines filiales de sociétés taï- teurs en Chine. Cette réglementation, dont le but était de li- wanaises de conception ont recruté des ingénieurs lo- miter une délocalisation motivée par une combinaison de caux pour participer à ces activités (dans le domaine du facteurs économiques, n’est en réalité qu’une tentative de logiciel) tout en maintenant les activités de R&D pour « contrôler l’incontrôlable ». Même si Taiwan est loin d’être les technologies clés au siège à Taiwan((48). Comme nous le seul responsable des performances de la Chine dans cette l’avons mentionné plus haut, le « soutien technique » en industrie, notre recherche montre toutefois que les intrants Chine est autorisé par le gouvernement taïwanais, ce qui taïwanais ont joué un rôle primordial. Un industriel nous n’est pas le cas des activités de R&D pour la conception dit((53) : de circuits intégrés. (3) La citoyenneté américaine : certains Taïwanais ayant la À travers divers procédés d’ « internationalisation », double nationalité mettent en avant leur citoyenneté les talents et capitaux taïwanais sont entrés en Chine américaine lorsqu’ils travaillent dans l’industrie des semi- et y ont joué un rôle décisif. GSMC, SMIC, TSMC conducteurs en Chine, ce qui leur permet d’échapper à et He Jian, par exemple, ne peuvent s’affranchir des certaines réglementations taïwanaises((49). liens qui les rattachent à Taiwan… [Le président taï- (4) La propriété clandestine : notre étude de terrain montre wanais] Chen Shui-bian ne parvient pas à contrôler que, dans un cas au moins, une société taïwanaise ayant cette tendance. Taiwan a déjà laissé son empreinte ici. reçu l’autorisation de s’implanter en Chine a ensuite ra- cheté une société chinoise afin de se livrer à des activi- Mais dans quelle mesure ces activités, motivées par le pro- tés non autorisées par le gouvernement taïwanais. La so- fit, posent-elles de réels risques sécuritaires pour les pays ciété taïwanaise n’a déposé une demande d’autorisation concernés ? d’acquisition auprès du gouvernement taïwanais qu’un an plus tard((50). Le s i mp li ca tio ns s écur it ai re s de (5) La production de produits haut de gamme sans l’autori- cette migration industrielle sation du gouvernement : certaines sociétés taïwanaises, dont les investissements sont autorisés pour la produc- On peut dire que la migration de l’industrie des semi- tion de produits bas de gamme, s’orientent plus tard vers conducteurs vers la Chine a des conséquences multiples la production de produits haut de gamme. pour Taiwan et les États-Unis dans le domaine de la sécu- (6) Les sociétés implantées en Chine, après avoir contourné rité économique et technologique, et dans celui de la sécu- les réglementations en vigueur, continuent de se déve- rité de défense. Notre analyse se concentrera essentielle- lopper. La loi de Taiwan interdit les transferts de procé- dés de fonderie à la Chine pour les modèles inférieurs 48. Entretien avec le vice-président d’une société de conception taiwanaise, 15 juillet 2005, à 0,18 micron ainsi que les investissements dans les Hsinchu, Taiwan. tranches de 12 pouces. Toutefois, certaines fonderies 49. C’est le cas de Richard Chang qui a abandonné sa citoyenneté taiwanaise et gardé sa nationalité américaine. De même, deux Taiwanais à la tête d’une fonderie en Chine se bénéficiant d’intrants taïwanais – gestionnaires, ingé- présentaient comme américains dans le prospectus de la société lors de son introduc- nieurs, capitaux – et créées en violation de la loi taïwa- tion en bourse en 2004. L’un d’entre eux, toutefois, utilise toujours son passeport taiwa- nais lors de ses déplacements à travers le détroit. Entretiens avec divers industriels, naise, continuent de se développer de manière illégale. septembre 2005, Shanghai, Chine. Deux au moins utilisent depuis longtemps des technolo- 50. Entretiens avec divers acteurs industriels, septembre 2005, Shanghai, Chine; commu- gies permettant la production de circuits de taille infé- niqué de presse du gouvernement de Taiwan, 27 décembre 2006. rieure à 0,18 micron ; l’une des deux, en particulier, pro- 51. Electronic Engineering Times (édition Internet), 12 mai 2006; Economic Daily (édition Internet), 7 septembre 2006; divers sites Internet de sociétés. pose des produits de 0,35 micron gravés en 90nm à ses 52. Toutefois, une de ces sociétés avance qu’elle ne devrait pas tomber sous la réglemen- clients et a déjà fabriqué des tranches de 12 pouces((51). tation taiwanaise parce qu’il s’agit d’une MNC enregistrée hors de Taiwan et basée en Ces cas dépassent manifestement le plafond imposé de Chine ; l’autre a lancé ses opérations en Chine depuis longtemps, défiant ainsi toutes les réglementations officielles opposées par Taipei. Pourtant les efforts consacrées par manière artificielle par le gouvernement taïwanais((52). la première pour diluer ses connexions avec Taiwan semblent futiles dans la mesure où nombre de personnes interrogées dans cette industrie ont décrit cette société comme un exemple flagrant de la contribution de Taiwan au rattrapage effectué par la Chine en Ainsi, dans toute l’industrie, des sociétés et des hommes matière de microélectronique. d’affaires taïwanais font fi de la réglementation taïwanaise 53. Entretien, 30 août 2005, Pékin, Chine. 64 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives ment sur les défis sécuritaires auxquels Taiwan et les États- mation organisés dans les laboratoires de conception ou dans chinoises Unis seront confrontés dans le contexte du développement des fonderies gérées ou possédées par des Taïwanais contri- toujours plus important de capacités de fabrication et de buent à l’émergence d’une main-d’œuvre chinoise qualifiée conception en Chine, qui est le résultat d’intrants particu- dans ce secteur. Par ailleurs, grâce au « multi-project wafer » liers de l’extérieur, y compris de Taiwan. Nous avons identi- (MPW), ces fonderies accordent des financements aux fié quatre types de risques et défis : les défis concernant la clients locaux pour les aider à concevoir des prototypes – le base industrielle des pays concernés ; les défis technolo- coût des masques est en effet exorbitant((57). Ces clients sont giques associés au double usage de la technologie des semi- des laboratoires de conception et des instituts de recherche, conducteurs et la question de l’approvisionnement de l’étran- comme la fameuse Académie des sciences de Chine ger en puces « sensibles » ; les risques découlant des récentes (CAS). Le service MPW permet à des laboratoires locaux réformes institutionnelles en Chine et de la perception qu’a de se développer. Les fonderies – où les intrants taïwanais la Chine de l’importance de ce secteur pour la base indus- sont les plus visibles – jouent également un rôle essentiel trielle de la nation, pour la modernisation militaire du pays puisqu’elles contribuent au développement de la conception et pour les techniques modernes de guerre ; et enfin les des circuits intégrés et alimentent en commandes les unités risques liés au « facteur Taiwan ». de conditionnement et d’essai. Tous ces éléments permet- tent peu à peu l’émergence d’une véritable base industrielle L es pr éoc cu p atio ns c on cer na n t la b as e microélectronique en Chine((58). i ndustr iell e Si ce développement se poursuit, cette base industrielle pourra jouer un rôle important dans le renforcement des Une forte base industrielle dans le secteur microélectronique technologies et des capacités de défense chinoises. Les res- peut accroître les capacités de défense d’une nation étant sources tirées d’une base industrielle forte ont immanquable- donné la place centrale qu’occupent les composants électro- ment des retombées dans le secteur militaire grâce à des niques dans les systèmes modernes d’armement, de commu- échanges technologiques et humains entre les secteurs civil nication, de navigation, et dans les équipements aérospa- et militaire de l’économie. tiaux((54). Tous ces systèmes jouent un rôle de multiplicateur Par exemple, des sociétés de pointe dans le secteur civil peu- de force dans les affaires militaires modernes. vent non seulement fournir des circuits intégrés ordinaires à l’Armée populaire de libération (APL) mais elles peuvent Les États-Unis, l’Europe et le Japon doivent leurs aussi contribuer à la conception et à la fabrication de circuits technologies de défense avancées à l’existence d’ex- intégrés mieux adaptés aux besoins de l’armée chinoise. cellentes bases industrielles, et notamment de solides Cela permet à l’APL non seulement de surmonter certains chaînes logistiques pour les circuits intégrés », re- risques liés à son approvisionnement – pas toujours fiable – marque un vétéran de l’industrie. « Suite à la poli- en circuits intégrés de provenance étrangère((59), mais aussi tique d’ouverture suivie par la Chine, la base indus- d’atténuer les influences extérieures visant à ralentir son dé- trielle de la Chine dans son ensemble peut devenir veloppement. Par exemple, par son contrôle des exporta- une véritable force motrice pour les technologies mi- tions, les États-Unis tentent de limiter l’exportation vers la litaires et aérospatiales chinoises si l’industrie micro- électronique et les autres bases industrielles du pays 54. Entretien avec Michael R. Polcari, PDG de International SEMATECH, 7 janvier 2005, se développent bien((55). Austin, Texas, États-Unis. 55. Entretien, 9 septembre 2005, Pékin, Chine. La formation de la base industrielle chinoise dans le secteur 56. Les prévisions concernant les perspectives de l’industrie des puces en Chine divergent. Par exemple, un analyste de marché prévoit que la moitié des usines de fabrication pro- des circuits intégrés est à n’en point douter accélérée par metteuses vont échouer du fait de leur manque de partenaires et d’expertise dans le toutes sortes d’intrants (investissements, transferts de techno- domaine de la fabrication. Voir Electronic Engineering Times (édition Internet), 10 juillet 2006. logies et ressources humaines) en provenance de Taiwan et 57. Un masque est un procédé visant à reproduire certaines formes géométriques sur la d’autres régions. Ces éléments externes aident la Chine à af- surface d’une tranche. fronter d’importants défis structurels, organisationnels et ins- 58. Bien que le modèle de développement de fonderies « sans fabrication » semble domi- titutionnels afin de bâtir une base industrielle compéti- ner le paysage en Chine, certains continuer de privilégier le modèle IDM. 59. Certaines revues technologiques en Chine ont fait état des difficultés rencontrées par tive((56). La contribution d’intervenants extérieurs, y compris les secteurs militaire et aérospatial en Chine concernant l’approvisionnement en com- de Taiwan, est avérée. Par exemple, des programmes de for- posants électroniques de l’étranger. 65 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives Chine de produits, équipements et matériels à base de semi- placent les composants à usage purement militaire au taux chinoises conducteurs qui sont jugés sensibles sur le plan militaire. de 15 % par an », écrit Michael Maher même s’il précise que les COTS ne sont pas recommandés dans les systèmes Les r is qu es li és à l a tec hn o logi e miliaires de radiation ou dans l’aérospatiale((66). Il est donc fort probable que les secteurs de la défense d’autres pays, y La migration de l’industrie microélectronique à travers le dé- compris la Chine, continueront de chercher à s’approvision- troit s’accompagne également de risques technologiques. ner en circuits intégrés haut de gamme sur le marché com- Ces risques sont soit aggravés par le double usage des tech- mercial pour des raisons à la fois financières et techniques. nologies concernées, soit sont liés à la question de l’approvi- En conséquence, si le secteur civil chinois parvient à conce- sionnement étranger de puces essentielles aux systèmes de voir et produire des puces plus sophistiquées que celles qui défense, d’infrastructure ou de renseignements. sont produites par le secteur de la défense, l’industrie civile Comme l’ont souligné Lewis M. Branscomb et al., la plupart peut devenir le principal fournisseur de l’armée en COTS. des technologies ont au moins deux usages((60), et les semi- Toutefois, notre recherche montre que les sociétés basées en conducteurs ne font pas exception. Par exemple, les compo- Chine peuvent hésiter à fournir les secteurs militaire et aé- sants électroniques qui permettent le guidage de missiles rospatial chinois pour deux raisons. La première concerne sont également présents dans les téléphones portables ou les incitations que le marché militaire peut offrir. Celui-ci re- dans les voitures. De même, les procédés technologiques de présente invariablement moins de 5 % du marché mondial base utilisés dans la fabrication de composants de circuits in- des semi-conducteurs, et les quantités réduites commandées tégrés pour l’électronique de consommation et pour l’électro- par le secteur militaire combinées aux procédures strictes nique militaire sont fondamentalement les mêmes((61). Par d’approvisionnement ont conduit de nombreux fabricants conséquent, si une nation acquière les capacités nécessaires (comme Motorola) à abandonner le marché militaire. Si les à la fabrication de composants sophistiqués destinés à un évolutions observées dans l’industrie microélectronique mon- usage essentiellement non militaire (téléphonie, informa- diale se confirment en Chine, il n’est pas certain que les uti- tique, automobile), des technologies similaires peuvent être lisateurs militaires et aérospatiaux chinois seront en mesure utilisées pour la fabrication de composants destinés à des ap- d’offrir des incitations suffisantes pour inciter les sociétés plications militaires. La Chine est en train de rattraper son commerciales basées en Chine à les approvisionner en semi- retard dans ce domaine, même si ses activités sont pour le conducteurs. moment essentiellement destinées à alimenter le marché Le second facteur concerne la nature du régime de propriété civil, en Chine comme à l’étranger. Toutefois, comme nous des entreprises. Depuis plusieurs années, les documents of- l’avons vu plus haut, les technologies de pointe acquises ainsi par l’industrie des circuits intégrés servent les besoins de l’ar- 60. Lewis M. Branscomb et al., Beyond Spinoff: Military and Commercial Technologies in a mée chinoise((62). Le changement de trajectoire du dévelop- Changing World, Boston, Harvard Business School Press, 1992, p. 4. 61. Entretien avec Michael R. Polcari, PDG de International SEMATECH, 7 janvier 2005, pement technologique qui passe du spin off (le transfert des Austin, Texas, États-Unis. technologies militaires vers le civil) vers le spin on (l’inverse) 62. The U.S.-Chine Security Review Commission, « Technology Transfers and Military complique le paysage((63). De plus en plus, on trouve de nom- Acquisition Policy », in Report to Congress of the U.S.-China Security Review Commission-the National Security Implications of the Economic Relationship between breuses technologies essentielles à l’armée sur le marché the United States and Chine (edition Internet), Washington D.C.. Government Printing civil plutôt que sur le marché militaire. Pour cette raison, Office, juillet 2002, disponible sur http://www.uscc.gov/researchpapers/2000_2003/ reports/ch10_02.htm, consulté le 4 mai 2004. mais aussi pour des raisons financières, la politique améri- 63. Les systèmes militaires utilisent des composants électroniques qui doivent incorporer caine concernant les acquisitions dans le secteur de la dé- des technologies pour lesquelles il n’existe aucune demande commerciale. Voir fense a changé suite à l’Initiative de Perry en 1994, et privi- Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, op. cit., p. 24, qui cite Critical Assessment of Technologies, DOD Advisory Group on Electron Devices, légie désormais l’achat de composants COTS (commercial- 2002. off-the-shelf) pour la conception de nouveaux systèmes. 64. William J. Perry, Specifications and Standards - A New Way of Doing Business, memo, Cela signifie que l’armée américaine peut se fournir en com- Department of Defense, 24 juin 1994. L’initiative Perry préconise un plus grand usage des COTS, une plus grande utilisation des spécifications industrielles et une réduction posants haut de gamme sur le marché commercial((64). Cette des coûts. évolution a également eu des retombées sur d’autres pays (y 65. Entretien avec Abe C. Lin, directeur général, Integrated Assessment Office, ministère de compris Taiwan((65) et la Chine continentale), et la propor- la défense nationale, 27 juin 2005, Taipei, Taiwan. 66. Michael C. Maher, « Can COTS Products Be Used in Radiation Environments? », COTS tion de COTS dans les systèmes de défense a sensiblement Journal (édition Internet), décembre 2003, http://www.cotsjournalonline.com/home/ augmenté dans le monde entier. « Les produits COTS rem- printthis.php?id=100089, consulté le 12 août 2005. 66 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives ficiels chinois précisent que, pour des raisons de sécurité na- risques concernant les approvisionnements de source étran- chinoises tionale, seules les agences d’État ou les entreprises civiles gère. Dans la mesure où Taiwan offre ses services de fonde- dans lesquelles l’État est majoritaire sont autorisées à four- rie au Pentagone (de même qu’à ses fournisseurs et à ses nir le secteur militaire en équipements à double usage. Si sous-traitants)((71), elle fait intégralement partie de la base in- cette règle est toujours appliquée aujourd’hui, il faut en dustrielle de défense mondialisée que l’armée américaine conclure que seules les joint ventures où l’État détient une peut exploiter. Ainsi, la migration des capacités de fonderie participation égale ou supérieure à 50 % sont autorisées à taïwanaises vers la Chine peut aboutir à des risques en fournir l’armée chinoise, et non les entreprises à capitaux termes d’approvisionnement similaires à ceux qui ont été étrangers. soulignés par le rapport DSB quand l’industrie microélectro- Finalement, les composants de certains équipements à base nique a quitté les États-Unis. de semi-conducteurs peuvent être utilisés pour fabriquer des L’étude du DSB a d’ailleurs identifié certains scénarios puces à usages civil et militaire. Par exemple, aux États- selon lesquels un adversaire potentiel peut viser la défense Unis, les implications pour la sécurité nationale des équipe- américaine à des moments critiques. Premièrement, les ad- ments de gravure plasma à sec sont désormais avérées((67). versaires potentiels peuvent « trafiquer » les circuits intégrés De même, Taiwan est l’un des principaux pays fournisseurs non-COTS destinés aux États-Unis par divers procédés de tranches epitaxiales en silicone qui sont également recon- comme l’insertion de « chevaux de Troie » ou d’autres com- nues comme ayant des implications pour la sécurité natio- posants non autorisés dans des équipements destinés à des nale((68). C’est pourquoi le Pentagone a demandé à Taiwan applications militaires. Ces produits « infectés » peuvent être de resserrer le contrôle de ses exportations pour s’assurer utilisés comme des bombes à retardement et compromettre que les composants électroniques réexportés en Chine à par- le bon fonctionnement des composants électroniques en tir de Taiwan ne soient pas destinés à un usage militaire. question. « De tels procédés détournés pourraient être utili- Des entretiens conduits à Taiwan et aux États-Unis ont sés par un adversaire pour perturber le fonctionnement de confirmé l’inquiétude des deux pays à cet égard. Toutefois, systèmes militaires à des moments critiques », prévient le Stanley T. Myers, le président de SEMI, apporte une rapport. Deuxièmement, le recours à des fabricants étran- nuance : gers peut également compromettre la sécurité des informa- tions classées contenues dans les puces. Troisièmement, Les choses sont plus complexes. Vous pouvez utiliser bien que les COTS constituent un moindre risque dans la un équipement d’une génération précédente pour fa- mesure où l’utilisateur final est généralement anonyme, leur briquer des produits très sophistiqués. Toutefois, le « utilisation […] ne peut garantir une protection complète coût est très élevé… Mais en général, si vous voulez contre les composants infectés ». les fabriquer de manière économique et fiable, il vous Aux trois scénarios ci-dessus s’ajoutent deux réalités – une faut utiliser la nouvelle génération d’équipements((69). de nature technologique et l’autre liée à la processus très hié- rarchique de l’acquisition de composants électroniques par Un autre risque d’ordre technologique est la question de l’armée américaine. Sur le plan technologique, le document l’approvisionnement étranger de puces essentielles à certains de la DSB reconnaît que « ni les tests […] approfondis ni la systèmes de défense ou d’infrastructure. Pour les États-Unis, rétro-ingénierie ne sont en mesure de détecter de manière la crainte d’une dépendance vis-à-vis l’étranger dans ce do- fiable les composants microélectroniques infectés ». Sur le maine n’est pas nouvelle, puisqu’elle a déjà donné lieu à de plan de l’acquisition, le problème tient au fait que le Penta- vifs débats à l’époque de l’essor de l’industrie des semi- gone n’acquière pas de composants au niveau des circuits in- conducteurs au Japon à la fin des années 1980 et au début tégrés ; ce sont souvent les concepteurs de sous-sytèmes qui des années 1990. L’accélération du processus de mondiali- choisissent les circuits, et les utilisateurs finals (défense, aé- sation de l’industrie microélectronique a certainement ravivé les appréhensions dans le domaine de la sécurité. L’étude de la DSB souligne que la migration des capacités 67. General Accounting Office, Export Controls, op. cit., p. 39. 68. Ibid., p. 39. de fabrication des puces hors des États-Unis vers des pays 69. Entretien, 10 décembre 2004, San Jose, California, États-Unis. potentiellement ennemis s’est produite au détriment de la 70. Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, op. cit., p. 3. fiabilité des composants utilisés dans des applications mili- 71. Ibid., p. 24; Divers entretiens avec des acteurs industriels, août et septembre 2005, taires et infrastructurelles sensibles((70). Elle fait aussi état de Pékin, Chine, et Taipei, Taiwan. 67 No 2 0 0 8 / 1 Articles perspectives rospatiale) n’ont souvent qu’une connaissance limitée de tion considérable du marché international des semi-conduc- chinoises l’origine des puces utilisées dans leurs systèmes((72). teurs. De même, une interruption de l’approvisionnement, Afin d’évaluer la probabilité de ces scénarios, il est impor- voire un blocus, peut également affecter Taiwan si les puces tant de se tourner vers les résultats de notre étude de terrain nécessaires à ses systèmes de défense et d’infrastructure qui ne corroborent ces craintes qu’en partie. viennent un jour à dépendre partiellement ou intégralement Certains experts de défense et certains industriels placent ces de la production continentale. scénarios dans un double contexte : la Chine est une destina- Alors que la fabrication des semi-conducteurs se déplace tion de plus en plus attractive pour l’industrie microélectro- vers des pays potentiellement ennemis, l’étude du DSB re- nique mais elle est aussi perçue comme un pays rival straté- doute également que les gouvernements de ces pays vien- gique des États-Unis. Joe Chen (Chen Yu-wu), l’ancien pré- nent à imposent une pression « anti-ITAR » (International sident du Chung-Shan Institute of Science and Technology, Trafic in Arms Regulation), en refusant aux États-Unis tout un institut rattaché à l’armée de Taiwan, évalue ainsi la pro- accès à des technologies cruciales. Tout comme le Japon a babilité de l’insertion de composants détournés : « Cela est refusé de vendre aux États-Unis des outils de fabrication de tout à fait possible. Cela fait partie de la guerre de l’informa- puces sophistiquées à la fin des années 1980, les pays po- tion((73). » Le vice-président d’un laboratoire taïwanais de tentiellement ennemis dotés de services de fonderie perfec- conception ne nie pas non plus la possibilité de telles activi- tionnés peuvent refuser à l’avenir d’offrir leurs services aux tés en Chine, et souligne que la Chine peut être incitée à y États-Unis((76). On peut avancer que Taiwan est exposé à un recourir par son antagonisme vis-à-vis des États-Unis((74). risque similaire. En revanche, un ingénieur expérimenté dans la conception Enfin, si l’on part du principe que les activités de R&D ten- de circuits intégrés à usage militaire aux États-Unis nuance dent à suivre les activités de production, on peut supposer quelque peu l’argument du DSB : qu’une évolution semblable aura lieu dans l’industrie micro- électronique ; même si ce mouvement s’effectue en direction C’est possible, mais extrêmement improbable. Cela est de pays potentiellement ennemis. La coopération étroite très difficile à réaliser, et la Chine est loin d’en avoir entre les ingénieurs de fabrication et les concepteurs est à la les capacités. La CIA ou le FBI peuvent jouer à ce jeu, base du développement des composants microélectroniques mais les organisations de renseignement en Chine de pointe. La perte d’ingénieurs dans des pays où la manu- n’ont pas l’énergie suffisante pour accomplir une telle facture haut de gamme domine, suivie par le départ des mission. Mais cela ne signifie pas que les Chinois ne concepteurs, risque de remettre en question la position de recourront pas à ces procédés dans vingt ans((75). leader des États-Unis dans les technologies microélectro- niques de pointe. Une telle évolution affecterait, à son tour, Les États-Unis ne sont pas le seul pays concerné par ces me- le processus de développement des produits à usage com- naces. Étant donné que Taiwan dépend des États-Unis pour mercial et militaire((77). Un ancien responsable du Pentagone son approvisionnement en armements et en circuits intégrés estime que ce scénario n’est pas improbable((78). à usage militaire, Taiwan est exposée à des risques similaires Face à ces inquiétudes, le gouvernement américain a adopté si les puces autrefois produites aux États-Unis sont désor- des mesures visant à limiter les risques et à garantir la fiabi- mais fabriquées en Chine. En outre, puisque l’industrie taï- lité des sources de puces essentielles. Il a notamment signé wanaise des circuits intégrés fournit l’armée de Taiwan (bien un accord avec IBM pour utiliser son service « Trusted Foun- que dans une mesure limitée), la délocalisation en Chine de dry », dans le Vermont, pour garantir son approvisionnement ses opérations de fonderie peut signifier qu’un jour des cir- en composants électroniques de pointe. Toutefois, certaines cuits intégrés destinés à la défense de Taiwan pourront être personnes interviewées dans l’industrie microélectronique et compromis. La dépendance du secteur de la défense américain vis-à-vis 72. Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, op. cit., p. 4-5, 26. de circuits intégrés fabriqués à l’étranger expose les États- 73. Entretien, 9 août 2005, Taipei, Taiwan. Unis à d’autres risques de nature sécuritaire. Des problèmes 74. Entretien, 10 août 2005, Hsinchu, Taiwan. peuvent surgir si le pays de fabrication est victime d’une 75. Entretien, 7 septembre 2005. guerre ou de catastrophes naturelles importantes. Par 76. Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, op. cit., p. 24. exemple, un conflit militaire entre les deux rives ou un grave 77. Ibid., p. 25. tremblement de terre à Taiwan pourrait causer une perturba- 78. Entretien, 18 janvier 2005, Washington DC, États-Unis. 68 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives dans le secteur de la défense avancent qu’il est difficile de notre enquête ne fournit de semi-conducteurs aux industries chinoises dire si Trusted Foundry suffira à résoudre tous les défis aux- militaire et aérospatiale chinoises. Toutefois, la nouvelle ré- quels sont confrontés les États-Unis suite à la délocalisation forme risque bien de changer les choses, surtout si la continue des capacités de fabrication américaines et taïwa- « connexion taïwanaise » de ces entreprises n’est pas consi- naises vers la Chine((79). dérée comme un obstacle par les autorités militaires chi- noises((81). L es r éfor mes i ns titu ti on nel les en Ch in e Par ailleurs, la perception qu’ont les Chinois de l’importance a limen ten t les in qui étud es de leur industrie microélectronique ne fait qu’encourager l’État chinois à mettre en place une industrie solide à des Les inquiétudes énoncées plus haut sont renforcées à la fois fins économiques et stratégiques, ce qui ne peut qu’accroître par certaines réformes institutionnelles récemment mises en les risques mentionnés plus haut pour les États-Unis et Tai- place en Chine et par la perception qu’ont les Chinois de wan. l’importance de leur industrie microélectronique pour la Yu Zhongyu, président de CSIA, a indiqué que le dévelop- base industrielle de la nation, pour la modernisation de son pement de l’industrie des semi-conducteurs en Chine ne se armée et pour la guerre électronique moderne. limite pas à des considérations scientifiques et technolo- En premier lieu, les directives du Conseil des affaires de l’É- giques : « Outre son importance scientifique, l’industrie des tat et les réglementations du Département général des arme- semi-conducteurs est aussi essentielle pour le développement ments et de la Commission des sciences, des technologies et économique et la sécurité de défense((82). » La microélectro- de l’industrie pour la défense nationale (COSTIND) sont à nique figure aussi sur la liste des technologies reconnues par l’origine de changements institutionnels majeurs dans les rela- l’appareil de défense chinois comme cruciales pour le pro- tions entre les secteurs militaire et civil en Chine. Le 28 mai cessus de modernisation de l’APL. En 1993, par exemple, 2005, le gouvernement chinois a annoncé qu’il délivrerait de l’industrie spatiale chinoise créa une académie de recherche nouvelles licences pour le développement et la production d’ar- dédiée au développement de la microélectronique dans son mements, et que certaines de ces licences seraient accordées à secteur((83). Le procédé du chipping (l’implantation maté- des entreprises civiles. Ce changement de politique offre à ces rielle d’un cheval de Troie) dans un scénario de guerre élec- dernières de nouvelles opportunités dans le secteur de la dé- tronique moderne n’est pas étranger aux écrits de l’APL. fense et facilitent le transfert de ressources entre le secteur civil Des matériaux de seconde main montrent que l’armée chi- et le secteur militaire((80). noise est tout à fait consciente des procédés détournés utili- Ce changement institutionnel, qui témoigne d’une tendance sés par les États-Unis, (y compris l’insertion de composants mondiale à privilégier l’utilisation de COTS dans les systèmes électroniques) et revendique le recours à ces mesures en cas de défense, ne peut que renforcer les inquiétudes décrites plus de guerre((84). haut. Il reflète également en partie l’esprit de la « politique des 16 caractères » qui guide l’armée chinoise depuis plusieurs dé- 79. Entretiens, décembre 2004 et février 2005, San Francisco, Washington DC and New cennies. Le message de cette politique est qu’il est essentiel York, États-Unis. d’utiliser les profits et les ressources du secteur civil pour entre- 80. Seth Drewry et William Edgar Edgar, « Chine Gambles with Private Sector », Jane’s Defense Industry, 1er novembre 2005. tenir le secteur militaire (yimin yangjun) et d’intégrer le mili- 81. Certains industriels interrogés ont indiqué que, pour des raisons de « sécurité nationa- taire dans le civil (junmin jiehe). Le moment choisi pour le », il était peu probable que les autorités militaires et aérospatiales demandent à des mettre en place cette réforme illustre bien la détermination de sociétés ayant des liens avec Taiwan de concevoir ou fabriquer des circuits destinés à un usage sensible. Mais dans un cas au moins, une IDM taiwanaise a été contactée par Pékin d’absorber systématiquement les ressources du secteur un institut chinois de recherche aérospatiale concernant la possibilité de lui procurer privé dans une base industrielle en pleine expansion au profit des puces fabriquées par durcissement des radiations qui sont utilisées dans le domai- ne aérospatial. Cela n’a toutefois pas abouti. Entretiens, décembre 2004 et août 2005, du secteur de la défense. Cette réforme témoigne également États-Unis et Chine. d’un désir de maximiser la base technologique nationale à par- 82. Entretien, 2 septembre 2005, Pékin, Chine. tir de laquelle la Chine peut moderniser son infrastructure mi- 83. Mark A. Stokes, China’s Strategic Modernization: Implications for the United States, litaire en fusionnant les secteurs civil et militaire. Elle indique Carlise (PA), US Army War College, 1999, p. 30. 84. Zhang Liying et Guo Jianping, « Ershiyi shijichu shijie keji zouxiang ji woguo keji anquan enfin que Pékin reconnaît l’usage double ou multiple de la plu- huanjing yanjiu » (Les tendances technologiques mondiales au tournant du XXIe siècle part des technologies, y compris des semi-conducteurs. et l’étude de l’environnement technologique sécuritaire de notre nation), Keji jinbu yu duice (Progrès et politique en matière de science et technologie), vol. 2, n° 2, 2004, p. Jusqu’à aujourd’hui, aucune des entreprises taïwanaises im- 14-16; Li Jie, « Jisuanji yu xiandai zhanzheng » (L’ordinateur et les guerres modernes), plantées en Chine que nous avons visitées dans la cadre de Xiandai junshi (CONMILIT), vol.16, n° 12, 1993, p. 15-18. 69 No 2 0 0 8 / 1 Dossier perspectives Le « f ac teur taï wan ai s » quitter d’amendes exorbitantes. Troisièmement, cette situa- chinoises tion est compliquée par les luttes politiques internes et l’in- Certains éléments liés à Taiwan même peuvent venir com- efficacité de la bureaucratie taïwanaise. Ainsi, un projet de pliquer les conséquences sécuritaires évoquées plus haut. loi présenté par le gouvernement pour empêcher la délocali- Premièrement, la proximité linguistique et géographique sation vers le continent des technologies les plus sensibles fi- entre Taiwan et la RPC, de même que le « complexe de la gure à l’ordre du jour du Yuan législatif depuis longtemps Grande Chine » qu’éprouvent certains industriels taïwanais mais son adoption par les députés est sans cesse repoussée. en Chine, peuvent faciliter les transferts formels et informels Toutefois, cette dimension de la politique interne n’a été per- de connaissances et les échanges entre les « anciens » de l’in- çue ni par les responsables militaires ni par les universitaires dustrie taïwanaise et leurs homologues du continent. Ce sont américains((88), dont beaucoup prédirent que le projet de loi précisément ces aspects qui confèrent à Taiwan un rôle par- serait accepté sans difficulté((89). « Notre problème, pour le ticulier dans les performances de la Chine dans le domaine moment, c’est que ce projet de loi n’est pas encore été voté microélectronique et lui donne un avantage par rapport à par le parlement », admit Wu Maw-kuen, ancien ministre du l’Europe, au Japon et aux États-Unis. Nos entretiens corro- Conseil national scientifique de Taiwan((90). Au moment où borent fortement cet argument((85). Le prétendu « complexe Washington propose de nouvelles mesures pour renforcer les de la Grande Chine », aspiration qui vise à aider la Chine échanges commerciaux civils avec la Chine tout en empê- à devenir plus forte sur la scène internationale et qui incite chant les exportations d’équipements sensibles à l’armée beaucoup de Taïwanais à se lancer dans l’industrie micro- chinoise – au grand dam de Pékin –, Taiwan n’a toujours électronique de l’autre côté du détroit, peut contribuer à ren- pas adopté le projet de loi, sans parler du fait que ce dernier forcer rapidement la base industrielle chinoise dans le sec- est difficilement compréhensible((91). Dans cette situation, teur des circuits intégrés. L’Américain d’origine taïwanaise Taiwan peut devenir un obstacle à toute tentative de limiter David Wang (Wang Ning-kuo), ancien vice-président de les transferts de technologies avancées à double usage qui Applied Materials qui s’est installé à Shanghai en 2005 sont attractifs pour la Chine tant en termes de signification comme PDG de Huahong, nous a dit que ces Taïwanais militaire que d’investissement. avaient décidé de s’installer en Chine dans l’espoir de voir Quatrièmement, bien que l’industrie microélectronique émerger une « Chine forte » à l’avenir((86). Ces facteurs intan- conçoive et fabrique des puces destinées à un usage civil, les gibles sont autant d’éléments qui peuvent contribuer, à fortes capacités de Taiwan dans ce domaine peuvent aussi terme, à la consolidation d’une industrie microélectronique satisfaire les besoins du secteur de défense. Notre étude ré- forte en Chine. vèle que certaines sociétés taïwanaises ont offert des ser- Par ailleurs, les tensions politiques à travers le détroit empê- vices de fonderie au Pentagone, à ses fournisseurs et sous- chent toute présence de représentants officiels taiwanais sur le sol chinois. Cela signifie qu’il est impossible pour Taipei d’appliquer et de contrôler les réglementations en vigueur. 85. Entretien avec le vice-président R&D d’une société de conception ayant dirigé les acti- Comment, par exemple, le gouvernement taiwanais peut-il vités de la filiale en Chine, 19 août 2005, Hsinchu, Taiwan; entretien avec le responsable taiwanais d’une filiale d’IDM, 24 mars 2005, Shanghai, Chine. savoir si des équipements expédiés en Chine sont destinés à 86. Entretien, 24 août 2005, Pékin, Chine. un usage civil sans effectuer d’inspection sur place ? De 87. Michael D. Klaus, « Dual-Use Free Trade Agreements: The Contemporary Alternative to même, des doutes ont émergé quant à l’efficacité des efforts High-Tech Export Controls », op. cit., p. 114. déployés par le gouvernement américain pour inspecter sur 88. Defense Science Board Task Force, High Performance Microchip Supply, op. cit., p. 44 ; M. Chase et al., Shanghaied ?, op. cit., p. xvii. site des sociétés basées en Chine afin de s’assurer qu’elles 89. Liberty Times (édition Internet), 29 août 2002; Commercial Daily (édition Internet), 17 ne fabriquent pas des équipements destinés à un usage mili- mars 2006. taire((87). Après tout, ces inspections bénéficient de l’appui 90. Entretien, 24 juin 2005. Wu a quitté ses fonctions de ministre des Sciences en janvier 2006. légal de Pékin et de Washington. En revanche, l’absence de 91. En juillet 2006, le département américain du Commerce a proposé de revoir les Export toute inspection de ce genre par des représentants taïwanais Administration Regulations (EAR) concernant l’exportation et la réexportation d’équipe- rend caduque tout politique unilatérale à Taipei. L’ineffica- ments à double usage. Ses propositions ont été publiées dans Federal Register, vol. 71, n° 129, 6 juillet 2006, p. 38313-38321. Sur les protestations de l’Association chinoise cité même de l’application de la politique taïwanaise consti- pour le contrôle des armes et le désarmement, basée à Pékin, voir Xinhua Economic tue un obstacle sérieux à l’application des réglementations News (édition Internet), 30 août 2006. En attendant, le projet de loi taiwanais ne contient même pas un élément important des EAR actuelles, à savoir le mécanisme de contrôle officielles, lesquelles peuvent être aisément contournées par des « exportations assimilées » (deemed exports). On appelle « exportations assimilées » le secteur privé et empêcher les sociétés concernées de s’ac- les transferts de technologie contrôlée à des étrangers sur le sol américain. 70 No 2 0 0 8 / 1 Contrôler l’incontrôlable perspectives traitants, de même qu’à l’armée de Taiwan, même si ces ac- ments économiques transfrontaliers menés par des sociétés chinoises tivités ne représentent qu’une petite partie de leurs revenus. et des individus, ne peut être que limitée ou futile, même au De la même manière, les services de fonderie et de concep- nom de la sécurité. Le dilemme auquel est confronté l’État tion proposés par Taiwan peuvent être offerts aux autorités taïwanais semble confirmer la théorie de l’« État en retrait » de défense d’autre pays, y compris celles de la Chine((92). qui est développée dans la littérature sur la mondialisation. En résumé, l’industrie des semi-conducteurs est un élément Les défis auxquels sont confrontés les États-Unis sont simi- important dans l’édification d’une défense forte, bien que laires, bien que moins importants. Cette enquête montre d’autres facteurs comme l’intégration des systèmes et la ca- également comment une approche multidisciplinaire des pacité du processus logiciel soient tout aussi déterminants, études sur la sécurité peut déboucher sur une riche discus- sinon plus, pour le renforcement des capacités de défense sion sur les liens qui existent entre sécurité et mondialisa- d’une nation. La délocalisation vers la Chine des industries tion. La migration de l’industrie des composants électro- microélectroniques taïwanaise et américaine peut contribuer niques vers la Chine s’accompagne de risques sécuritaires à accélérer les progrès de la Chine dans ce domaine. Étant sérieux pour les pays concernés, mais seule une analyse sec- donné l’importance de cette industrie pour la défense et torielle multidisciplinaire permet d’en identifier toutes les di- pour le rayonnement d’une nation, Taiwan et les États-Unis mensions. La sécurité mondiale inclut des questions impor- – qui entretiennent des relations politiques et militaires diffi- tantes – les aspects technologiques de la sécurité et des défis ciles avec la Chine mais qui sont poussés par des forces éco- d’ordre sécuritaire générés par des motivations économiques nomiques visant à aider la Chine à rattraper son retard grâce – pour lesquelles une recherche empirique est nécessaire s’il aux efforts déployés avant tout par le secteur privé – sont on souhaite mieux comprendre le monde actuel. Il est peut confrontés à d’énormes risques sécuritaires. Taiwan et les être temps d’adopter une approche élargie de l’étude de la États-Unis sont les plus affectés par cette nouvelle dyna- sécurité. • mique dans l’industrie microélectronique. Conclusion Cette étude empirique montre qu’à l’ère de la mondialisa- tion, les forces économiques peuvent être si irrésistibles que toute tentative émanant des États pour limiter des mouve- Caractères chinois Zhongxin 中芯 Chang Ju-ching 張汝京 Tsai Nan-Hsiung 蔡南雄 Hongli 宏力 Zhongwei 中緯 Taijidian 台積電 Liandian 聯電 Lijin 力晶 Maode 茂德 Huarun shanghua 華潤上華 Hejian 和艦 Tseng Fan-cheng 曾繁城 Chen Shuibian 陳水扁 Chen Yu-wu 陳友武 Wang Ning-kuo 王寧國 92. Dans un cas, une fonderie taiwanaise a offert ses services à une société douteuse de conception de circuits intégrés en Chine. Cette société est une émanation d’un institut Huahong 華虹 de recherche appartenant à l’État chinois et qui a déjà fourni des circuits intégrés pour Wu Maw-kuen 吳茂昆 le projet de construction du vaisseau ShenZhou 5. Toutefois, l’usage final des puces fabriquées par la fonderie taiwanaise demeure incertain. 71 No 2 0 0 8 / 1
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