Le mur Trombe Paul Bouet Le 24 novembre 1973, la télévision française diffuse un reportage sur l’énergie solaire 1. À l’écran, scientifiques, architectes et ingénieurs présentent une technique qu’ils ont développée pour chauffer les bâtiments par le soleil. Un mur de couleur foncée, placé en retrait d’un vitrage orienté en direction du sud, capte le rayonnement solaire ; l’air qui s’échauffe à son contact est directement transmis à la pièce située à l’arrière, tandis qu’une partie de la chaleur est stockée dans le mur et distribuée pendant la nuit, assurant un cycle complet de chauffage. Dans le reportage, cette technique, qui sera bientôt popularisée sous le nom de « mur Trombe », est vantée pour sa simplicité et son efficacité : elle a fait ses preuves dans une série de maisons solaires expérimentées dans différentes régions de France. Elle se présente dès lors comme une aubaine pour contribuer à résoudre la crise pétrolière qui vient de se déclencher et qui plonge les pays industrialisés dans une immense crainte : celle de manquer de l’énergie nécessaire à leur croissance. Pour prendre le relais du pétrole, il ne fait ainsi pas de doute, d’après les journalistes, que « le solaire […] aura bientôt sa place dans notre vie quotidienne ». Et, pour se substituer au fioul domestique alors massivement brûlé pour chauffer les foyers français, le mur Trombe ne demande qu’à être industrialisé et diffusé en masse. 1. Michel Péricard et Louis Bériot, « La  France défigurée », reportage diffusé sur la première chaîne de l’ORTF, 24 novembre 1973. 250 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... Cette prophétie, dont l’écho fut amplifié par bien d’autres, ne s’est pas réalisée. Le mur Trombe ne s’est pas diffusé largement et il reste une technique peu appliquée, reléguée aux pages des manuels d’architecture bioclimatique. Le chauffage direct de l’air par le soleil n’a pas connu le brillant avenir qui lui était promis au lendemain du choc pétrolier. Comment expliquer cet échec ? Et dans quelle per- spective cette technique avait-elle été développée en amont de la crise pétrolière des années 1970 ? C’est ce que l’on propose de déterminer en analysant la trajectoire du mur Trombe depuis son invention au début des années 1950 jusqu’à son déclin dans les années 1980 2. En retraçant le parcours de cette technique dans les configurations successives qu’elle traverse, on cherche à éclairer plus largement l’his- toire de l’énergie solaire dans la France d’après-guerre. Il s’agit en particulier de caractériser deux périodes du solaire, de part et d’autre de la césure de 1973 : l’une où cette énergie est d’abord l’objet d’ex- périmentations scientifiques, avec pour horizon des applications en Afrique du Nord ; l’autre où le solaire est popularisé comme une alternative au pétrole en Occident et comme l’énergie écologique par excellence, jusqu’à ce que l’intérêt placé en elle ne s’effondre. Climatiser le Sahara Le mur Trombe est l’une des rares techniques architecturales à por- ter le nom de son inventeur principal, le chimiste Félix Trombe (1906-1985). Dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, ce dernier s’affirme comme l’un des principaux acteurs des recherches internationales sur le solaire. Diplômé de l’Institut de chimie de Paris en 1928, Trombe se spécialise dans l’étude des terres rares, et en particulier des métaux réfractaires. Pour faire fondre ces matériaux extrêmement résistants aux chocs et à la cha- leur, Trombe et son équipe ont l’idée d’utiliser l’énergie solaire. En 1946, alors que les pénuries et rationnements liés à la guerre font encore sentir leurs effets, ils transforment un projecteur de DCA récupéré à l’armée allemande en four solaire dans leur laboratoire du CNRS à Meudon. Le miroir parabolique du projecteur est utilisé 2. Voir Paul Bouet, Le Mur Trombe, 1952-1986. Expérimentation et marginalisation d’une énergie alternative, mémoire de master en histoire, EHESS, 2017. LE MUR TROMBE 251 pour concentrer les rayons solaires en un point où la température atteint plus de 3 000 °C 3. Ces premiers travaux sur l’énergie solaire valent à Trombe une notoriété importante dans la communauté scientifique. Le champ des recherches menées dans son laboratoire ne cesse dès lors de s’étendre pour embrasser les multiples applications de l’énergie solaire, suivant en cela l’appel de l’Unesco. Désireuse d’établir des projets de recherche transnationaux, l’agence onusienne lance en effet le Programme sur la zone aride en 1951 4. Totalisant près d’un tiers des terres émergées, les zones arides étaient jusqu’alors largement considérées comme improductives et hostiles à l’occupation humaine. Dans le contexte de l’accélération de la modernisation et du début de la guerre froide, on commence à considérer que les déserts pourraient jouer un rôle dans la course à l’accès aux ressources naturelles 5. L’Unesco s’efforce ainsi de mobiliser la recherche scientifique et technique pour rendre ce milieu productif et habitable, dans une perspective où développement écono- mique et développement « humain » doivent aller de concert. Dans ces territoires peu pourvus en infrastructures conventionnelles, le recours direct à l’énergie solaire en vient rapidement à être présenté comme un moyen idéal de réaliser ce double objectif, notamment par Trombe qui promeut son usage pour des applications industrielles et domestiques 6. L’utilisation de l’énergie solaire dans les zones arides rencontre tout particulièrement l’intérêt de la France. Alors que son empire colonial se voit progressivement démantelé par la vague des décolonisations d’après-guerre, la France découvre l’ampleur des richesses du sous-sol saharien. Les missions de prospection révèlent en effet l’existence de vastes réserves de minerais, de gaz, de pétrole et d’uranium, en particulier dans le sud de l’Algérie 7. Pour exploiter ces ressources 3. Félix Trombe, Marc Foëx et Charlotte Henry La  Blanchetais, « Four solaire pour la réalisation de très hautes températures », Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Aca- démie des sciences, vol. 223, p.  317-319. Sur l’activité scientifique de Trombe, voir Pierre Teissier, L’Émergence de la chimie du solide en France (1950-2000). De la formation d’une communauté à sa dispersion, thèse, Université Paris-X-Nanterre, 2007, p. 328-349. 4. Michel Batisse, Du désert jusqu’à l’eau, 1948-1974. La question de l’eau et l’Unesco : de la zone aride à la décennie hydrologique, Paris, Association des anciens fonctionnaires de l’Unesco, 2005. 5. Diana K. Davis, The Arid Lands. History, Power, Knowledge, Cambridge, MIT Press, 2016. 6. Félix Trombe, « Discours prononcés lors de la séance finale du colloque, le 26 octobre 1954 », in Énergie solaire et éolienne. Actes du colloque de New Delhi, Paris, Unesco, 1956, p. 232-233. 7. Jacques Frémeaux, Le Sahara et la France, Saint-Cloud, Soteca, 2010, p.  229-233 ; Roberto Cantoni, The Enemy Underground. Oil Exploration, Diplomacy and Security in the Early Cold War, New York, Routledge, 2017, p. 76-167. 252 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... stratégiques dans des territoires très éloignés des centres industriels et soumis à des conditions climatiques extrêmes, Trombe prône là encore l’utilisation directe de l’énergie solaire. De retour d’une mis- sion au Maroc en 1951, il préconise la construction de fours solaires géants sur les pentes de l’Atlas, qui permettraient de purifier les mine- rais extraits en contrebas. Dans un rapport rédigé deux ans plus tôt, il croit prédire que, « certainement, l’Afrique du Nord sera le pays d’élection des grands montages solaires 8 ». Ses vues sont assimilées par les discours colonialistes qui appellent à la « mise en valeur » du Sahara. Tous intègrent progressivement la nécessité de recourir à l’énergie solaire pour exploiter les ressources naturelles et adapter l’occupation humaine au climat aride, et à la fin de la décennie il est devenu évident que l’industrialisation du Sahara passe par la domestication du soleil 9. Mais, dans la vision de Trombe, le Sahara n’est que le labora- toire d’une transition plus globale. Comme d’autres scientifiques de son temps, Trombe pense que l’accélération de la modernisation va entraîner un épuisement précipité des énergies fossiles. Cette trajectoire conduira, in fine, à l’utilisation des énergies renouve- lables, et parmi elles à celle présentée comme la plus puissante et la plus universelle : l’énergie solaire. Cette dernière est ainsi appelée à devenir, d’après Trombe, la « houille d’or de l’avenir 10 », jouant un rôle analogue à celui du charbon au cours des siècles passés. Mais l’avènement du solaire n’est alors pas près de se produire dans les pays industrialisés, si structurés par l’utilisation des énergies fossiles. Il s’agit en revanche de commencer à expérimenter ses différentes applications dans les régions moins industrialisées, en particulier dans les zones arides et dans le Sahara sous domination française, afin de préparer son déploiement mondial 11. Pour commencer à mettre en œuvre son projet technoscienti- fique, Trombe déménage son Laboratoire de l’énergie solaire de 8. AN, 19800284/213, Félix Trombe, « Compte rendu de mission au Maroc », ca. 1951 ; Félix Trombe, « Le laboratoire de recherches solaires de Montlouis. Organisations et recherches en 1949. Projets en 1950 », ca. 1949, p. 6. 9. Pierre Cornet, Sahara, terre de demain, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1956, p. 179- 183 ; François E. Le Bras, L’Énergie solaire au Sahara, OCRS, 1961. 10. Félix Trombe, « L’énergie solaire, houille d’or de l’avenir », L’Astronomie, vol. 64, 1950, p. 413-421. 11. Félix Trombe, « Le laboratoire de l’énergie solaire de Mont-Louis », Bulletin de la Société chimique de France, t. 20, 1953, p. 353-368 ; Félix Trombe, « L’utilisation de l’énergie solaire. État actuel et perspectives d’avenir », Journal des Recherches du CNRS, n° 25, 1953, p. 193-215. LE MUR TROMBE 253 la région parisienne vers les Pyrénées-Orientales en 1949, dans la vallée de la Cerdagne, où le climat est particulièrement ensoleillé et le rayonnement plus intense du fait de l’altitude. Il reçoit pour cela le soutien des autorités coloniales du Maroc et de l’Algérie, en plus de celui du CNRS et de l’armée, qui met à sa disposition la partie nord de la citadelle de Mont-Louis. Trombe et son équipe y développent les deux types d’application de l’énergie solaire. Ils construisent d’abord un four solaire de 75 kW, célébré comme le plus grand du monde lors de son achèvement en 1952, qui doit permettre des débouchés industriels par la fonte de plus grandes quantités de métaux 12. Ils expérimentent ensuite les multiples appli- cations domestiques de l’énergie solaire dans les différents espaces de la citadelle : des serres pour purifier l’eau saumâtre et y cultiver des plantes ; des chauffe-eau constitués de tuyaux noircis disposés sur les toits ; des réfrigérateurs qui utilisent le cycle de l’ammoniac pour produire de la glace ; ou encore des caissons dont l’air est refroidi grâce au rayonnement terrestre 13. Ces techniques sont développées dans l’intention d’être utilisées dans les zones arides, mais l’une d’elles intéresse aussi directement les chercheurs de Mont-Louis. Pour faire face aux hivers rigoureux du climat pyrénéen, Trombe et son équipe imaginent un dispositif utilisant l’énergie solaire pour alimenter leurs locaux en air chaud. Pour cela, ils disposent des caissons vitrés sur les façades sud de la citadelle, en contrebas des fenêtres, et les relient à l’intérieur par des fentes de ventilation creusées dans les murs 14. Ces « récupérateurs à air chaud », qui constituent la première version du mur Trombe, sont formalisés dans un brevet déposé en 1956, où ils sont adaptés à la configuration d’une maison de plain-pied et déclinés en un dispositif symétrique produisant de l’air frais : des caissons métal- liques aux propriétés émissives y sont orientés au nord, en façade ou en toiture, et rayonnent l’énergie infrarouge vers l’espace, ce qui refroidit l’air intérieur 15. 12. Sur la construction de fours solaires par le CNRS, voir Sophie Pehlivanian, Histoire de l’énergie solaire en France. Science, technologies et patrimoine d’une filière d’avenir, thèse, Université de Grenoble, 2014, p. 31-101. 13. Applications thermiques de l’énergie solaire dans le domaine de la recherche et de l’in- dustrie, Paris, CNRS, 1961. 14. Félix Trombe, « L’utilisation de l’énergie solaire… », loc. cit., p. 197-198. 15. INPI, brevet n° 1152129, « Dispositifs pour la climatisation naturelle des habitations », CNRS (demandeur) et Félix Trombe (inventeur), publié le 12 février 1958. Ces dispositifs 254 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... D’abord utilisés par les chercheurs de Mont-Louis, ces dispositifs sont ensuite expérimentés en Algérie, dans l’objectif non seulement de refroidir les locaux soumis aux chaleurs extrêmes du Sahara pendant la journée, mais aussi de les réchauffer la nuit, quand la température peut fortement chuter. En 1958, une maison climatisée miniature de trois mètres de côté est fabriquée en France et transpor- tée à Colomb-Béchar, où elle est assemblée dans la base militaire du Centre interarmées d’essais d’engins spéciaux. Malgré des complica- tions techniques, l’expérience aboutit à une réduction notable de la température de l’air intérieur par rapport à l’extérieur 16. D’autres expérimentations sont alors envisagées avec le soutien de l’Organi- sation commune des régions sahariennes (OCRS), une institution politique et militaire créée par la France en 1957 pour tenter de sécuriser son accès aux ressources du désert, alors que la guerre d’in- dépendance algérienne s’intensifie dans le Nord. En 1960, Trombe et son équipe projettent de construire deux nouvelles maisons dans le Sahara algérien afin de tester alternativement le chauffage et le refroidissement de l’air, ainsi qu’une grande serre et un four solaire treize fois plus puissant que celui de Mont-Louis afin d’être utilisé dans des procédés industriels 17. Toutes ces expérimentations en cours et projetées sont stoppées par l’accession de l’Algérie à l’indépendance en 1962. Après avoir été mobilisé dans la tentative de développement des zones arides, le solaire entre alors dans une nouvelle configuration : celle de la modernisation des débuts de la Ve République. Incarner la modernité Suite à leur repli en métropole, les recherches de Trombe et du Laboratoire de l’énergie solaire délaissent progressivement la font appel au phénomène de convection naturelle de l’air que Trombe étudie lors des nombreuses explorations spéléologiques qu’il mène en parallèle de son activité au CNRS : voir Félix Trombe, Traité de spéléologie, Paris, Payot, 1952, p. 92-127. 16. Archives privées de Michèle Lhermitte, Félix Trombe, « Rapport sur la climatisation des maisons dans les pays à ciel clair », ca. 1960, p. 23-24. 17. Félix Trombe et Marc Foëx, « Utilisation de l’énergie solaire pour la réalisation simul- tanée de la distillation de l’eau saumâtre et la climatisation des serres en zones arides », in Sources nouvelles d’énergie. Actes officiels de la conférence. Rome 21-31 août 1961, vol. 6, New York, Nations unies, 1963, p. 98-103. LE MUR TROMBE 255 purification de l’eau et la production de froid pour se concentrer sur le chauffage des locaux et la mise au point de fours solaires. De nouvelles installations sont construites au cours des années 1960 à Odeillo, à quelques kilomètres de Mont-Louis, pour lesquelles les scientifiques font appel à des architectes engagés dans le courant dominant des décennies d’après-guerre : le modernisme architectural. Ils développent ensemble le mur Trombe dans un double objectif : l’adapter à la fabrication en série et contribuer à l’« organisation publicitaire des utilisations du soleil 18 ». Après que l’accès direct au Sahara a été compromis, il s’agit d’œuvrer à la diffusion du solaire en France même en montrant qu’il peut être économique et attractif. La première de ces réalisations est le four solaire de 1 000 kW que le CNRS fait construire à Odeillo à partir de 1962. Il est composé d’une soixantaine de réflecteurs qui dirigent la lumière du soleil vers un miroir parabolique de près de cinquante mètres de haut où elle est focalisée sur un foyer unique. Cet instrument doit permettre de développer des applications industrielles de la recherche sur les matériaux réfractaires tout en servant à expérimenter à plus grande échelle la version initiale du mur Trombe, prévue pour équiper les locaux du laboratoire logés dans la structure du grand miroir 19. Démonstrateur des différentes possibilités d’utilisation du solaire, le four d’Odeillo vise également à manifester la puissance scientifique et technologique de la France dans ce domaine par la réalisation d’un équipement monumental, qui sera à son tour le plus grand de ce type dans le monde 20. Pour réaliser cet hybride entre un instrument de recherche et un bâtiment, Trombe fait appel aux architectes et ingénieurs d’Aéro- ports de Paris (ADP). Ils conçoivent une structure audacieuse en béton précontraint et élaborent une façade qui intègre le système de chauffage solaire préfiguré par Trombe. Pour cela, l’ingénieur en chef d’ADP, Henri Vicariot (1910-1986), qui est fasciné par l’ar- chitecture américaine des tours de bureaux, recourt à une technique qui leur est caractéristique : le mur-rideau, soit une façade de verre et 18. Félix Trombe, « L’utilisation de l’énergie solaire… », loc. cit., p. 214. 19. Félix Trombe, « Les installations de Mont-Louis et le four solaire de 1 000  kW d’Odeillo-Font-Romeu », in Applications thermiques de l’énergie solaire…, op. cit., p. 87-128. 20. À partir de 1958, lors de l’élaboration du projet de grand four solaire, Trombe siège au « Comité des douze sages » qui conseille le général de Gaulle pour le développement de la recherche scientifique et technologique : voir Denis Guthleben, Histoire du CNRS de 1939 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2013 (2009), p. 209-211. 256 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... d’aluminium déployée à grande échelle et enveloppant la structure du bâtiment. À Odeillo, la chaleur solaire est captée sur des ban- deaux en tôle noire disposés en retrait du vitrage à chaque niveau, formant ainsi ce que Vicariot baptise un « mur-rideau chauffant 21 ». La façade moderniste qui en résulte, combinée à l’échelle monu- mentale et à la géométrie inédite du four solaire, produit un effet de contraste saisissant avec le paysage bucolique dans lequel il est édifié. C’est ainsi que le montrent les nombreux articles et films qui lui sont consacrés dès sa mise en chantier. Dans un reportage des Actualités télévisées de 1965, qui glorifie le progrès scientifique et technologique français, il est ainsi présenté sous un jour futuriste et placé au même rang que d’autres objets censés porter une vision enthousiaste de l’avenir tels que le Concorde, les centrales nucléaires, ou encore l’aérotrain 22. Même si les débouchés industriels seront moindres qu’annoncés, l’architecture du four d’Odeillo participe alors à incarner l’image de modernité qui s’attache au solaire. Cette réalisation spectaculaire ne remplit cependant pas l’objectif de Trombe de diffuser largement sa technique de chauffage. Pour l’adapter à des programmes plus ordinaires, il réalise en parallèle une série de trois maisons expérimentales à proximité du four d’Odeillo entre 1963 et 1967. Ces maisons conduisent à la rationalisation du dispositif : les divers éléments de tôles métalliques noires utilisés pour capter le rayonnement solaire qui passe à travers le vitrage sont remplacés par un mur en béton pourvu de fentes hautes et basses, qui fait office non seulement de capteur, mais aussi d’accumulateur de la chaleur et de support de la toiture 23. C’est cette version simpli- fiée du mur Trombe qui sera popularisée dans la décennie suivante. Si les deux maisons construites en 1967 parviennent à assurer près de 70 % de leurs besoins annuels en chauffage grâce à ce dis- positif, leur esthétique fonctionnaliste est cependant critiquée, tout comme l’étrangeté de leur façade sud, largement vitrée mais doublée d’un mur noir à l’intérieur. Pour « prouver que les maisons solaires peuvent être belles », Trombe fait alors appel à un autre architecte, 21. Annales de l’ITBTP, suppl. au n°  228, « Le  Four solaire de 1 000  kW du CNRS à Odeillo-Font-Romeu », décembre 1966, p. 1393. 22. Archives INA, « Perspectives 1970 », Les Actualités françaises, 15 décembre 1965. 23. Félix Trombe, Albert et Madeleine Lê Phat Vinh, « Étude sur le chauffage des habi- tations par utilisation du rayonnement solaire », Revue générale de thermique, vol. IV, n° 48, décembre 1965, p. 1345-1366. LE MUR TROMBE 257 Coupe d’une maison solaire expérimentale avec mur Trombe (à gauche), Odeillo, 1967. Jacques Michel (1925-1997). Formé dans l’atelier de Le Corbusier, Michel s’attache à intégrer le mur Trombe à une série d’habitations modulaires. Le dispositif de chauffage solaire y est traité comme un élément de construction autonome, susceptible d’être préfabriqué en usine, tandis que les plans sont organisés sur des grilles régulières, permettant leur répétition tout en autorisant une certaine variation. Une maison « prototype » est construite sur ce principe dans le nord- est de la France en 1969, à Chauvency-le-Château, et des pavillons solaires témoins sont présentés dans les éditions successives de la Foire de Paris à partir du printemps 1973, en partenariat avec des constructeurs 24. Trombe et Michel déposent également un brevet commun qui apporte plusieurs améliorations à leur technique : des trappes de ventilation sont ajoutées en façade pour évacuer la chaleur l’été, tandis que la combinaison entre fenêtres et éléments de mur Trombe est repensée 25. Cette version est mise en œuvre dans un ensemble de trois maisons accolées que Trombe et deux de ses collègues se font construire à Odeillo, à proximité du four solaire. Pour ce projet censé servir d’« image de marque » aux maisons solaires dans l’intention de Trombe, Michel compose un ensemble spectaculaire, combinant 24. Jacques Michel, « Utilisation de l’énergie solaire », L’Architecture d’aujourd’hui, n° 167, mai-juin 1973, p. 88-96. 25. INPI, brevet n°  2144066, « Perfectionnements apportés aux habitations équipées d’installation de climatisation naturelle », Félix Trombe et Jacques Michel (demandeurs), publié le 9 février 1973. 258 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... une façade sud faite de multiples écailles vitrées et une façade nord enveloppée dans un voile de béton blanc évoquant l’architecture corbuséenne 26. Lorsque ce projet est achevé en 1974, au terme d’une série qui a vu le mur Trombe intégré au langage de l’architecture moderniste et adapté à l’habitat, la voie vers sa diffusion en masse semble soudainement s’ouvrir. Une icône des technologies intermédiaires La crise pétrolière qui se déclenche en octobre 1973 ouvre une parenthèse a priori favorable au développement du chauffage solaire. En France, 58 % des bâtiments d’habitation et de bureaux sont alors chauffés au fioul domestique, ce qui représente près d’un quart de l’énergie totale consommée dans le pays 27. Pour faire face à la hausse brutale des prix du pétrole et aux menaces de pénurie, les pou- voirs publics combinent des politiques d’incitation aux économies d’énergie, de développement massif de la filière électronucléaire via le lancement du plan Messmer, qui mettra une décennie à déployer sa pleine puissance, et de soutien aux énergies renouvelables. Parmi ces dernières, le solaire est considéré comme prioritaire et donne lieu à la création de programmes de recherche et d’organismes dédiés tels que le Commissariat à l’énergie solaire (Comes) créé en 1978, en contrepoint du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) 28. Désigné comme une alternative au pétrole, le solaire se trouve aussi progressivement chargé de vertus écologiques. Avec la montée en puissance multiforme des préoccupations environnementales à la fin des années 1960 et au début des années 1970, il est mis en avant comme une énergie non polluante (sans combustible extrait, brûlé, ni rejet émis) et capable de pallier la raréfaction des ressources fossiles. Il est aussi loué pour sa capacité à être mis en œuvre à petite échelle et de manière décentralisée plutôt que dans les macrosys- tèmes dont l’emprise est de plus en plus critiquée par les penseurs 26. Jacques Michel, « Utilisation de l’énergie solaire », loc. cit., p. 92. 27. Louis Meuric, « L’évolution annuelle de l’énergie en France depuis 1973 », Réalités industrielles. Annales des Mines, août 2006, p. 59-90. 28. Sophie Pehlivanian, Histoire de l’énergie solaire en France, op. cit., p. 295-332 ; Marion Chauvin-Michel, Architectures solaires et politiques énergétiques en France de 1973 à 1985, thèse, Université Paris-1-Panthéon-Sorbonne, 2012, p. 30-43. LE MUR TROMBE 259 de la technique, en particulier s’agissant du nucléaire. Le solaire apparaît enfin comme étant à même de rapprocher ses utilisateurs de la nature en les rendant plus attentifs aux phénomènes énergétiques et climatiques qui s’y jouent 29. Jusqu’alors cantonné au statut d’expérience de laboratoire aux applications limitées, le mur Trombe voit l’audience dont il bénéfi- cie s’élargir considérablement. Dans les multiples reportages qui lui sont consacrés, il est mis en avant comme une technique immédia- tement applicable et diffusable en masse pour contribuer à résoudre la crise énergétique et environnementale, que ce soit à la télévision, à la radio 30 ou dans la presse écrite, où il fait notamment plusieurs apparitions dans la « Chronique de l’énergie solaire » du dessinateur Jean-Marc Reiser. Il sert alors de vecteur à l’engouement qui se forme autour du solaire et qu’un sondage mesure en 1980 : 72 % des personnes interrogées disent « souhaiter voir se développer l’énergie solaire en priorité dans les 20 à 30 ans à venir », et 90 % se déclarent favorables à ce que leur chauffage soit assuré par l’énergie solaire 31. Le mur Trombe est aussi publié dans des dizaines de guides de construction, en France comme aux États-Unis, qui le présentent comme l’une des principales techniques solaires passives, c’est-à-dire ne nécessitant pas de système électrique pour fonctionner, combinant simplement des masses thermiques et des surfaces vitrées. Inspirés par le Whole Earth Catalog, les auteurs de ces guides cherchent à rendre cette technique disponible aux constructeurs intéressés par le chauffage solaire, qu’ils soient architectes, ingénieurs ou simples bricoleurs. En cela, le mur Trombe est mis en avant comme une technique « intermédiaire » au sens d’Ernst Fritz Schumacher ou « conviviale » au sens d’Ivan Illich, c’est-à-dire pouvant être mise en œuvre directement à l’échelle d’individus ou de petits groupes 32. Ironiquement, les circonstances dans lesquelles il a été inventé, en marge d’un programme technoscientifique visant à « mettre en valeur » des régions éloignées dans le Sahara, sont alors largement ignorées par ces sympathisants de la contre-culture. 29. Lisa Heschong, Architecture et volupté thermique, Roquevaire, Parenthèses, 1981 (1979). 30. Michel Péricard et Louis Bériot, « La  France défigurée », reportage cité ; Jacques Chancel, entretien avec Félix Trombe, Radioscopie, France Inter, 13 septembre 1976. 31. Michel Bosquet, « L’étonnant plébiscite pour l’énergie solaire », Le Nouvel Observateur, n° 815, 21 juin 1980, p. 26-29. 32. L’un de ces guides, autoédité par trois  étudiants en architecture, s’écoule à  50 000 exemplaires : Le Bricolo lézardeur, La Face cachée du soleil, Paris, Revue ZZZ, 1974. 260 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... Mais, malgré l’intense médiatisation dont il fait l’objet, le mur Trombe est peu appliqué. S’il est difficile d’établir un bilan quanti- tatif fiable, étant donné que cette technique ne fait pas l’objet de la production ni de la commercialisation d’un équipement dédié, un inventaire réalisé par le CNRS en 1982 indique néanmoins que sa diffusion se cantonne à un secteur de niche 33. Loin des espoirs de généralisation de cette icône du chauffage solaire, le mur Trombe est essentiellement mis en œuvre par des particuliers militants du solaire dans des maisons individuelles neuves qu’ils construisent le plus souvent pour eux-mêmes. C’est par exemple le cas de la maison que réalise le jeune architecte Douglas Kelbaugh à Princeton dans le New Jersey en 1975, après être « tombé amoureux du mur Trombe » du fait de sa simplicité et sa robustesse 34. Un cas emblématique de la circulation internationale de cette technique, de sa déclinaison en différents dispositifs (il y est déployé sur deux niveaux et combiné avec une serre) comme de sa popularité, puisque cette maison fait à son tour l’objet de nombreuses publications, mais qui reste fina- lement assez isolé. Comment expliquer le décalage entre le fort engouement dont le mur Trombe fait l’objet et sa faible diffusion effective après 1973, et en quoi ce phénomène éclaire-t-il la trajectoire du solaire en général ? Une technique marginale Le mur Trombe est d’abord victime de handicaps inhérents à sa nature qui en limitent la diffusion. Nécessitant des surfaces déga- gées au sud, il est plus adapté à des constructions isolées qu’à des contextes urbains denses, et plus facilement intégrable dans des bâti- ments neufs que dans l’existant. Même s’il n’a pas à être alimenté en combustible, il suppose aussi un coût d’investissement légèrement supérieur aux systèmes de chauffage conventionnels, puisque les bâti- ments qui en sont équipés comportent généralement un chauffage électrique d’appoint pour faire face aux absences de soleil prolongées. Le mur Trombe implique également une esthétique qui déroge aux 33. Jean-François Robert, Roger Camous et Franz Schneider, Survey of European Passiv Solar Buildings, Comes/CNRS, 1982. 34. Douglas Kelbaugh, « Maison à  Princeton dans le New Jersey, USA », Techniques & architecture, n° 315, juin-juillet 1977, p. 80. LE MUR TROMBE 261 conceptions traditionnelles de l’habitat, engendrant des façades largement vitrées au sud mais qui sont pour partie doublées par des murs sombres et opaques à l’intérieur, à rebours de la distinction nette entre murs de façade pleins et fenêtres vitrées. Il peut enfin provoquer des surchauffes importantes lorsqu’il n’est pas mis en œuvre avec les précautions adéquates (protection du soleil d’été et contrôle de la ventilation) ou qu’il est mal utilisé, comme le révèlent peu à peu les déboires que connaissent ses premières applications 35. Mais, par-delà ces handicaps qui en limitent le champ d’appli- cation, le mur Trombe et le chauffage solaire passif en général se retrouvent doublement marginalisés dans la configuration de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Ils sont d’abord mis en concurrence sur le terrain même du solaire avec les techniques dites « actives », qui recourent à l’électricité et à différents échan- geurs pour fonctionner, tout en visant une fourniture complète et automatisée des besoins en chauffage. Ces techniques font l’objet d’équipements dédiés qui se prêtent à l’industrialisation et peuvent être installés sur des bâtiments ordinaires sans en bouleverser la conception ni l’apparence générales. Elles sont notamment dévelop- pées par les grands énergéticiens, à l’instar d’EDF qui expérimente des panneaux solaires thermiques sur des pavillons dans la banlieue du Havre en 1974, afin de fournir eau chaude et chauffage 36. Les techniques actives sont également soutenues par les pouvoirs publics, en particulier par le Comes qui lance une vaste campagne de pro- motion et d’incitation à l’achat de chauffe-eau solaires en 1981 37. Face à ce soutien à la filière active, le solaire passif, difficilement industrialisable, se retrouve marginalisé. Par-delà la concurrence entre les différents types de techniques, le solaire est finalement victime dans son ensemble d’un profond changement de conjoncture au début des années 1980. Le contre- choc pétrolier et l’arrivée à maturité du programme électronu- cléaire français font soudainement baisser les tensions sur l’énergie. 35. Ces problèmes de conception et d’usage touchent de nombreuses expérimentations de l’époque : voir Philippe Dard, Quand l’énergie se domestique. Observation sur dix ans d’expériences et d’innovations thermiques dans l’habitat, Paris, Plan construction, 1986. 36. Marion Chauvin-Michel, Architectures solaires et politiques énergétiques en France de 1973 à 1985, op. cit., p.  122-126. Inspirée de projets américains des années 1950, cette expérimentation se révèle gravement défaillante et contribue à  discréditer les techniques actives aux yeux des partisans du solaire passif. 37. AN 20010454/1, Comes, « Soleil apprivoisé : eau chaude à volonté », 1981. 262 MARGINALISER LES ÉNERGIES ALTERNATIVES ET RENOUVELABLES... La parenthèse qui avait semblé favorable au solaire se referme alors brutalement. Le soutien gouvernemental s’effondre, entraînant la fin de programmes phares comme la centrale solaire Thémis, dont l’arrêt en 1986, trois ans après sa mise en service, est pointé comme le symbole de l’abandon du solaire 38. L’engouement du public retombe également : en 1985, seules un quart des personnes sondées restent favorables au développement du solaire 39. L’intérêt pour le mur Trombe décline alors fortement, comme le révèle la chute des occurrences du terme dans les bases de données bibliographiques 40. Après 1986, il n’en est quasiment plus question. Au final, la tran- sition ne s’est pas effectuée depuis le chauffage au fioul, dominant en 1973, vers le solaire, comme ses partisans avaient pu l’espérer, mais vers le chauffage électrique qui devient hégémonique avec près de trois quarts des installations dans les logements neufs 41. C’est ainsi un autre modèle énergétique qui s’impose : celui de bâtiments dépendants dans une large mesure de l’électricité d’origine nucléaire ou de la combustion de gaz naturel pour se chauffer, et de plus en plus consommateurs de matériaux synthétiques pour assurer leur isolation thermique. L’histoire du mur Trombe éclaire les configurations successives au sein desquelles l’énergie solaire a été développée dans le contexte français d’après-guerre. Elle montre ainsi comment le chauffage solaire a été expérimenté antérieurement à la crise pétrolière, au cœur des « Trente Glorieuses », entre visées technoscientifiques et projets d’architecture modernistes, puis comment il a été mis à l’agenda écologiste et a participé de l’engouement autour de cette énergie renouvelable. Mais, par-delà ces finalités parfois divergentes, l’histoire du mur Trombe contribue aussi à dessiner une trajectoire alternative, un scénario où les maisons auraient notamment pu tirer la majeure partie de l’énergie nécessaire à leur chauffage directement du soleil plutôt que de dépendre de sources d’énergie épuisables et fortement polluantes. Le mur Trombe fait ainsi figure de technique 38. Jean Hillairet, « L’aventure solaire en France. Targassonne 1970-1992 », in Alexandre Herléa (dir.), L’Énergie solaire en France, Paris, CTHS, 1995, p. 157-171. 39. Sondage cité dans Philippe Dard, Quand l’énergie se domestique, op. cit., p. 26. 40. Voir notamment Ngram viewer pour Google Books. 41. Ministère de l’Urbanisme et du Logement, L’Équipement énergétique des logements neufs 1983, Paris, La Documentation française, 1984. LE MUR TROMBE 263 porteuse d’un futur non advenu, restée marginale face à la trajectoire dominante, puis finalement tombée dans l’oubli ; jusqu’à ce que l’intérêt placé en lui ne se réveille dans la configuration récente. Depuis les années 2000, il a en effet recommencé à être publié dans des manuels d’architecture bioclimatique et mis en œuvre dans des réalisations expérimentales qui le présentent de nouveau comme une solution, cette fois face à la montée des craintes relatives au changement climatique.